Au Maroc, une scène culturelle qui parle aussi d’avenir

À Rabat, le conte n’est pas relégué aux souvenirs d’enfance. Il reste un espace où une société relit son histoire, partage ses repères et transmet des valeurs sans passer par les manuels. Dans un pays où l’oralité garde une place forte, ce type de rendez-vous dit beaucoup de la manière dont le Maroc pense son patrimoine vivant.

Le Festival international Morocco Storytelling s’inscrit dans cette logique. Sa 23e édition s’est tenue à Rabat du 13 au 20 juillet, sous le thème « Si la Patrie m’était contée : paroles de Aïcha Kandicha ». L’événement a réuni des conteurs venus de 40 pays, dans une capitale qui cherche depuis des années à consolider son statut de carrefour culturel national et régional.

Rabat, capitale politique et vitrine du patrimoine immatériel

Le Maroc a fait du patrimoine culturel immatériel un axe visible de sa politique culturelle, en dialogue avec les cadres de l’UNESCO. Dans la terminologie de l’organisation, ce patrimoine couvre notamment les traditions orales, les arts du spectacle, les pratiques sociales et les savoir-faire transmis de génération en génération. Le choix de Rabat n’est donc pas anodin : la ville est à la fois centre de décision, scène symbolique et lieu de circulation des récits.

Cette édition a aussi coïncidé avec le 30e anniversaire du festival, lancé en 1996. L’indication est importante, car elle montre qu’il ne s’agit pas d’une animation ponctuelle, mais d’un rendez-vous installé dans la durée. Depuis trois décennies, ce type de manifestation défend une idée simple : la parole contée n’est pas un divertissement secondaire, c’est une manière de conserver une mémoire collective.

Une fête du récit, mais aussi une lecture du pays

Au cœur de cette édition, la figure d’Aïcha Kandicha a servi de fil conducteur. Dans l’imaginaire populaire marocain, elle est souvent présentée comme un personnage inquiétant. Mais plusieurs lectures contemporaines la réinterprètent comme une femme libre, voire comme une figure de résistance. Cette pluralité montre que les récits oraux ne figent pas le passé : ils le disputent, le déplacent et parfois le réparent.

Cette relecture a été portée pendant le festival par des conteuses et des conteurs marocains, dont Fatima Bassour, qui a proposé une version différente de la légende. Le cœur du propos n’est pas folklorique. Il touche à la place des femmes dans la mémoire populaire, à la façon dont les résistances locales se transforment en mythes, et à la manière dont le Maroc continue de faire dialoguer histoire et imaginaire.

Les organisateurs ont aussi mêlé spectacles, concerts de musique folklorique, défilés en costumes traditionnels et rencontres culturelles. Ce mélange n’est pas décoratif. Il rappelle que, dans beaucoup de sociétés africaines, le conte ne vit jamais seul : il dialogue avec la musique, le geste, la langue, la scène et la mémoire familiale. C’est précisément ce croisement qui lui permet de durer.

Ce que le conte change, concrètement

Dans un pays comme le Maroc, l’enjeu dépasse la seule sauvegarde patrimoniale. Le conte agit comme un outil d’éducation informelle. Il transmet des repères moraux, des références historiques, des formes de langage et une vision du collectif. Pour les jeunes publics, il offre un accès vivant à la mémoire. Pour les praticiens, il reste un métier, une discipline et un espace de création. Pour les institutions culturelles, il devient un levier de transmission et de rayonnement.

Les ateliers de cette édition, consacrés à la collecte, à la documentation et à la transmission des récits oraux, vont dans le même sens. Ils répondent à une question très concrète : comment conserver un patrimoine qui existe d’abord dans la voix, le souffle, la mémoire des familles et des communautés ? La réponse passe par l’enregistrement, l’édition, la formation et la circulation des récits entre générations.

Il faut aussi regarder l’impact social de ce type de festival. À Rabat, il parle à un public urbain, scolarisé, connecté aux circuits culturels. Mais il renvoie aussi à des histoires issues d’horizons ruraux, de régions différentes et de traditions locales longtemps restées hors des vitrines officielles. Autrement dit, il relie la capitale aux périphéries culturelles du pays, et la scène savante aux mémoires populaires.

Une portée marocaine, mais aussi africaine

Le festival de Rabat a une résonance continentale claire. Dans plusieurs pays africains, l’oralité reste un pilier de la vie sociale, de l’enseignement des anciens, de la transmission des langues et de la circulation des récits de fondation. Le Maroc rejoint ainsi un mouvement plus large de valorisation du patrimoine immatériel africain, où la culture ne se limite pas aux musées, mais s’ancre dans les pratiques vivantes.

Cette édition rappelle enfin une chose essentielle : la défense du patrimoine oral n’est pas tournée vers le passé. Elle prépare aussi l’avenir culturel du continent. À Rabat, le conte a servi à parler de patrie, de mémoire et de transmission. C’est une manière sobre mais puissante de dire que les sociétés africaines continuent d’inventer leurs propres formes de continuité.