Dans l’est du Tchad, l’eau n’est pas seulement une question de confort. C’est une ligne de survie, un facteur de stabilité et, parfois, un déclencheur de tension. À Abéché comme dans les provinces voisines, chaque nouveau forage dit autant la fatigue des réseaux existants que la pression démographique et climatique qui s’accumule sur les ménages.

Le pays appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, mais la réponse à la crise de l’eau se joue d’abord à l’échelle locale. Dans les provinces de l’est, la charge est plus lourde encore. Elles accueillent de nombreux déplacés et réfugiés venus du Soudan, tandis que les services de base restent inégalement répartis entre villes et campagnes. Les organisations humanitaires et les bailleurs y parlent désormais de sécurité hydrique autant que d’accès à l’eau.

Abéché, une ville sous pression hydrique

Le cas d’Abéché résume le problème tchadien. La ville a longtemps dépendu d’installations anciennes, devenues insuffisantes face à la croissance de la population et à l’extension urbaine. Dans ce contexte, les travaux engagés autour de Biteha 2, à l’extérieur de la ville, visent à renforcer l’alimentation en eau potable grâce à de nouveaux forages et à l’alimentation de châteaux d’eau. Les autorités présentent ce chantier comme une réponse structurelle, au moins partielle, à une pénurie récurrente.

Le projet n’est pas né d’hier. En 2019, la première pierre a été posée pour renforcer l’approvisionnement d’Abéché, dans la province du Ouaddaï. Depuis, les travaux ont avancé par phases. Une source technique liée au chantier explique que l’amélioration ressentie à Abéché tient surtout à une montée en pression du réseau et à une production plus régulière. Sur le terrain, cela change la vie quotidienne : moins de marche pour trouver de l’eau, moins d’achats à prix fort, moins de dépendance aux vendeurs informels.

Cette évolution reste pourtant incomplète. Un ingénieur chargé du projet admet que la solution n’est pas définitive. Autrement dit, la ville a gagné du répit, mais pas une sécurité totale. Dans une région où la température, la croissance démographique et les contraintes d’infrastructure s’additionnent, le moindre incident technique peut encore faire basculer des quartiers entiers dans la pénurie.

Un écart persistant entre centres urbains et zones rurales

Le vrai défi tchadien ne se limite pas aux capitales provinciales. Il concerne surtout les zones rurales, où l’accès à l’eau potable reste plus difficile, plus coûteux et plus irrégulier. Selon les données de la Banque mondiale, 52 % de la population tchadienne utilisait en 2022 au moins un service d’eau potable de base. Ce niveau masque de fortes disparités entre villes et campagnes, et ne dit rien de la continuité du service, encore moins de sa qualité partout dans le pays.

L’UNICEF souligne de son côté que les provinces de l’est et du lac Chad concentrent des besoins urgents, notamment à cause des déplacements de population et de l’insuffisance des services d’assainissement. En 2024, l’agence a appuyé des installations de traitement d’eau à Baga Sola et à Bol, dans le bassin du lac, pour environ 4 000 personnes. Ce type d’intervention montre une réalité simple : au Tchad, l’eau potable se gagne encore trop souvent par projets ciblés, et non par couverture universelle.

Le ministère tchadien de l’Eau et de l’Énergie dit vouloir réduire ce décalage avec le projet PASER, le Projet d’Appui à la Sécurité de l’Eau et de Résilience. La Banque mondiale a approuvé en juin 2026 un financement de 160 millions de dollars pour ce programme, destiné à renforcer la sécurité hydrique, l’adaptation au changement climatique et les infrastructures dans plusieurs provinces vulnérables. L’objectif affiché est ambitieux : améliorer durablement l’accès à l’eau et la résilience des communautés exposées aux sécheresses, aux inondations et aux déplacements.

Quand l’eau devient un facteur de paix ou de conflit

La question est aussi sécuritaire. En avril 2026, un différend autour d’un point d’eau dans le Wadi Fira a dégénéré en affrontements meurtriers. Les bilans concordants font état d’au moins 42 morts. Cet épisode rappelle qu’au Tchad, l’eau ne sert pas seulement à boire, cultiver ou abreuver le bétail. Elle structure aussi les relations entre familles, villages et groupes pastoraux dans des espaces où les règles d’usage sont parfois fragiles ou contestées.

Dans l’est du pays, cette tension est aggravée par l’arrivée massive de réfugiés soudanais et de retournés tchadiens. Les données humanitaires les plus récentes évoquent plus de 1,3 million de personnes arrivées du Soudan depuis avril 2023, et près de 2 millions de déplacés au total dans le pays. Les provinces d’accueil, dont Ouaddaï, Sila, Ennedi Est et Wadi Fira, subissent une pression directe sur l’eau, la santé et l’éducation.

Dans ce contexte, chaque forage a une portée qui dépasse le périmètre d’un quartier. Il protège la santé des ménages, réduit les dépenses des familles pauvres et limite la concurrence pour une ressource rare. Mais il peut aussi déplacer le problème vers d’autres zones si la planification ne suit pas. C’est là que se joue la différence entre un chantier utile et une politique publique durable.

Ce que le Tchad surveillera jusqu’en 2030

Le gouvernement dit viser 80 % d’accès à l’eau potable d’ici 2030. L’objectif est cohérent avec les engagements de développement, mais il suppose un changement d’échelle : maintenance, raccordements, protection des nappes, assainissement et gouvernance locale. Sans cela, les infrastructures neuves vieillissent vite, surtout dans les provinces sahéliennes et soudaniennes soumises aux chocs climatiques.

À N’Djamena, le débat dépasse donc la seule ville d’Abéché. Il touche à la capacité du Tchad à transformer une série de réponses dispersées en service public stable. Pour l’Afrique centrale, l’enjeu est clair : un pays qui sécurise l’eau dans ses zones frontalières réduit aussi les tensions sociales, protège ses marchés locaux et limite l’effet domino des crises régionales. Dans un espace déjà traversé par les conflits, les réfugiés et les aléas climatiques, l’eau reste l’un des premiers tests de la solidité de l’État.