Une décrue qui change le signal, pas encore la contrainte

À Praia, la bonne nouvelle ne tient pas dans un triomphe comptable. Elle tient dans un basculement symbolique : après des années de pression, le Cap-Vert voit sa dette publique repasser sous le seuil de 101 % du PIB. Pour un archipel dont l’économie dépend fortement du tourisme, des importations et des équilibres budgétaires, ce n’est pas un simple chiffre. C’est un test de solidité.

Ce mouvement intervient dans un pays insulaire qui appartient à la fois à l’Union africaine et à la CEDEAO, la communauté économique ouest-africaine. Cette double appartenance compte, car elle place le Cap-Vert dans un espace régional où la stabilité financière, la circulation des biens et la résilience face aux chocs extérieurs restent des priorités.

Les chiffres de 2025 et ce qu’ils disent

Selon la Banque mondiale, la dette publique du Cap-Vert est tombée à 100,7 % du PIB en 2025. L’institution précise qu’elle avait atteint 110,2 % du PIB en 2024, puis qu’elle devrait encore reculer à 97 % du PIB en 2026. Le mouvement est net, et il prolonge une trajectoire baissière engagée après le pic de 2021, lorsque la dette avait culminé à 157,5 % du PIB selon le FMI.

Le Cap-Vert n’avait plus affiché un niveau aussi proche de 100 % du PIB depuis 2013, quand la dette se situait à 93,5 % du PIB, d’après la Banque mondiale. La comparaison est utile. Elle montre que la consolidation n’est pas seulement conjoncturelle. Elle s’inscrit dans un redressement plus large, soutenu par la croissance nominale et par des résultats budgétaires plus solides.

La Banque mondiale ajoute toutefois une précision importante : si l’on inclut la dette domestique garantie détenue par les entreprises publiques, les SOE, et par les municipalités, le ratio grimpe à 108,4 % du PIB. Autrement dit, le recul observé est réel, mais le périmètre des engagements publics reste large.

Pourquoi la courbe baisse

La baisse de la dette s’explique d’abord par une activité plus dynamique. La Banque mondiale estime que le PIB réel a progressé de 6,3 % en 2025, porté par des arrivées touristiques records, une consommation privée robuste et un meilleur résultat budgétaire. Le FMI situe, lui aussi, la croissance de 2025 dans une zone élevée, à 5,2 % dans son cadrage macroéconomique, ce qui confirme la vigueur de l’économie cap-verdienne.

Les recettes publiques ont aussi mieux résisté que prévu. La Banque mondiale indique qu’elles sont restées à 24,7 % du PIB en 2024, soutenues par des recettes fiscales supérieures aux anticipations. Le FMI parle de son côté d’une volonté des autorités de diriger tout surplus de recettes ou toute économie de dépense vers l’amélioration du solde primaire, afin d’accélérer la baisse du ratio dette/PIB.

Cette trajectoire n’est pas tombée du ciel. Elle s’appuie sur des réformes budgétaires, sur une meilleure discipline des comptes publics et sur un soutien plus prudent aux entreprises publiques, notamment à travers des prêts rétrocédés et des recapitalisations. L’objectif est clair : réduire les risques de dérapage tout en évitant qu’un choc dans une société publique ne se transforme en crise pour l’État.

Le vrai sujet : la dette service le budget

Le point d’alerte reste le service de la dette. La Banque mondiale estime qu’il absorbe 34,2 % des recettes de l’État. Si l’on ajoute les obligations liées aux entreprises publiques, ce poids grimperait à 46,3 %. Pour un pays de taille réduite, cela signifie moins de marge pour les dépenses utiles au quotidien : entretien des infrastructures, santé, éducation, soutien aux communes et amortissement des chocs extérieurs.

La structure de la dette compte aussi. La Banque mondiale indique que la dette extérieure représente environ 67,2 % du PIB, contre 33,5 % pour la dette intérieure. Cette configuration expose le Cap-Vert aux conditions financières internationales, mais elle bénéficie aussi d’un élément de protection : une part importante de la dette reste concessionnelle, et l’ancrage du taux de change est jugé crédible par les institutions de Bretton Woods.

Le FMI classe d’ailleurs le risque de surendettement externe comme modéré, tout en estimant que le risque global de surendettement demeure élevé. L’AfDB observe, pour sa part, une amélioration sensible de la position macroéconomique du pays, avec une dette publique retombée à 103,7 % du PIB dans son cadrage récent, après 109,2 %. Les diagnostics convergent donc sur un point : le Cap-Vert progresse, mais il reste vulnérable.

Ce que cela change pour Praia, les îles et la région

Pour le gouvernement, la décrue offre un peu d’air. Pour les ménages, elle ne se traduit pas automatiquement par une baisse visible du coût de la vie. Le Cap-Vert importe l’essentiel de ce qu’il consomme, dépend de l’activité touristique et doit composer avec les écarts entre les îles, entre les centres urbains et les zones plus isolées. La soutenabilité de la dette devient donc un sujet très concret : elle conditionne la capacité de l’État à investir sans étouffer son propre budget.

La question des entreprises publiques reste centrale. Dans un pays archipel, elles concentrent des services essentiels : transport, énergie, eau, parfois logistique. Lorsqu’elles sont fragiles, le risque ne reste pas confiné à leurs bilans. Il remonte vite vers le Trésor public. C’est là que la baisse de la dette doit être lue avec prudence : elle améliore le tableau général, mais elle ne supprime pas les passifs cachés ou garantis.

Le Cap-Vert s’inscrit enfin dans une dynamique ouest-africaine plus large. La CEDEAO suit de près la stabilité macroéconomique de ses membres, parce qu’elle conditionne l’intégration commerciale, la mobilité et la capacité des États à absorber les chocs. Dans un contexte régional marqué par des tensions politiques dans plusieurs pays, l’exemple cap-verdien rappelle qu’une trajectoire de consolidation budgétaire peut produire des résultats durables lorsqu’elle s’accompagne de croissance, de prudence fiscale et d’institutions stables.

La suite se jouera sur un point précis : la capacité du pays à maintenir un excédent primaire, à contenir les risques des sociétés publiques et à transformer la reprise touristique en base fiscale plus solide. C’est à cette condition que la dette pourra continuer de reculer sans fragiliser le financement des services publics ni l’investissement productif.