Une bataille judiciaire qui dépasse le dossier des migrants
À Pretoria, la question n’est plus seulement celle du maintien de l’ordre dans les rues ou des tensions autour des étrangers. Elle touche désormais à la responsabilité de l’État sud-africain, à son image sur le continent et à la manière dont l’Afrique du Sud traite une crise devenue politique, sociale et diplomatique. Une requête déposée devant la Cour pénale internationale veut justement déplacer le débat du terrain local vers le champ du droit international.
Le moment est sensible. Depuis plusieurs semaines, le gouvernement sud-africain multiplie les opérations contre l’immigration irrégulière, tout en jurant que la violence contre les étrangers n’a pas sa place dans une démocratie fondée sur l’Ubuntu et la Constitution. Dans le même temps, plusieurs pays africains ont organisé des retours de leurs ressortissants, signe que la tension déborde largement le cadre intérieur sud-africain.
Ce que disent les faits
Deux ressortissants ghanéens ont saisi le 15 juillet la Cour pénale internationale pour demander l’ouverture d’un examen sur les violences visant des étrangers en Afrique du Sud. Leur démarche s’appuie sur l’idée d’un schéma « généralisé et systématique » d’attaques contre des migrants, avec des faits présentés comme pouvant relever des crimes contre l’humanité. Le dossier évoque des passages à tabac, des meurtres, des pillages de commerces et des destructions de logements.
La CPI ne se prononce pas encore sur le fond. Les pétitionnaires demandent au Bureau du procureur d’ouvrir un examen préliminaire, première étape qui sert à vérifier s’il existe une base raisonnable pour aller vers une enquête. Le Statut de Rome, texte fondateur de la Cour, couvre notamment les crimes contre l’humanité.
Du côté sud-africain, la réponse est ferme. Le ministère des Relations internationales et de la Coopération a qualifié la démarche d’« opportuniste », tandis que la présidence et le même ministère ont rappelé que seuls les agents autorisés peuvent faire appliquer la loi, et que les actes de vigilance populaire, les violences et l’intimidation sont rejetés. Le gouvernement insiste aussi sur le fait que la gestion de la migration doit rester conforme à la Constitution et aux engagements régionaux et internationaux du pays.
Au plan diplomatique, l’affaire ne sort pas de nulle part. Le Ghana avait déjà demandé que les violences xénophobes en Afrique du Sud soient inscrites à l’ordre du jour de l’Union africaine, estimant que la question relevait d’un intérêt continental. Pretoria a répondu en mettant en avant les causes structurelles de la migration, la gouvernance et la coopération régionale.
Une crise africaine, pas seulement sud-africaine
Les chiffres disponibles montrent que la pression est réelle, même si tous les bilans ne concordent pas d’une source à l’autre. Le gouvernement sud-africain dit avoir traité 15 162 ressortissants malawiens pour déportation ou rapatriement au 25 juin, et plus de 40 000 arrestations de personnes en situation irrégulière depuis le 1er janvier 2026. À la mi-juillet, la police sud-africaine liait aussi 350 interpellations à des faits de violence publique, d’intimidation et de contrôles d’immigration non autorisés.
Les retours organisés par les pays d’origine confirment l’ampleur du mouvement. Le Nigeria a dit avoir rapatrié près de 1 500 ressortissants depuis l’Afrique du Sud. La Ghana News Agency a de son côté rapporté des évacuations de citoyens ghanéens, puis une nouvelle phase de retour prévue à partir du 25 juillet pour environ 900 personnes. Ces mouvements ont un effet direct sur les familles, mais aussi sur les quartiers où ces migrants travaillaient, louaient, commerçaient ou logeaient.
Pour l’économie sud-africaine, l’enjeu est concret. Des départs massifs peuvent créer des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs informels ou peu qualifiés, alors même que le pays cherche à faire baisser un chômage déjà élevé. Pour les migrants, l’effet est immédiat : perte de revenus, fermeture de commerces, rupture de scolarité pour les enfants et dépendance accrue à des solutions de retour souvent improvisées.
Dans ce dossier, le gouvernement sud-africain marche sur une ligne étroite. D’un côté, il veut répondre à une colère sociale réelle, nourrie par le chômage, la pression sur les services et les réseaux de contrôle informel de l’immigration. De l’autre, il doit éviter que la lutte contre l’irrégularité bascule dans la stigmatisation des étrangers africains. Le Centre for Human Rights de l’université de Pretoria et plusieurs organisations de la société civile ont justement alerté sur le glissement entre police de l’immigration et violence ciblée.
Ce que cette affaire dit de l’Afrique australe
Cette requête devant la CPI a une portée qui dépasse l’Afrique du Sud. Elle teste la capacité des institutions africaines à traiter, d’abord sur le continent, un contentieux de mobilité humaine qui touche toute l’Afrique australe. La SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, est directement concernée, car les circulations entre Afrique du Sud, Malawi, Mozambique, Zimbabwe, Lesotho, Botswana ou Eswatini structurent le travail, le commerce et les solidarités familiales.
Elle pose aussi une question de méthode à l’Union africaine. Faut-il laisser la crise se judiciariser à La Haye, ou renforcer d’abord les réponses africaines de prévention, de protection consulaire et de médiation régionale ? Pretoria dit privilégier le dialogue panafricain, tandis que certains gouvernements d’origine réclament une réponse plus ferme face aux attaques répétées contre leurs citoyens.
Le prochain moment à surveiller sera la suite donnée à la pétition par le Bureau du procureur de la CPI, mais aussi les décisions diplomatiques des capitales africaines concernées. En parallèle, les mesures sud-africaines de contrôle migratoire, les opérations de rapatriement et les réactions des organisations de défense des droits humains continueront de peser sur l’équilibre intérieur du pays. À Pretoria comme ailleurs, le dossier rappelle qu’une politique migratoire durable se juge autant à la sécurité qu’à la manière dont elle protège la dignité des personnes.