Libreville veut monter en gamme, pas seulement vendre

Le Gabon cherche à changer d’échelle. À Libreville, le pouvoir mise désormais sur une idée simple : garder davantage de valeur sur place, au lieu d’exporter des ressources brutes et de laisser l’essentiel des marges partir ailleurs. Cette logique concerne d’abord le manganèse, mais elle touche aussi les rails, l’énergie et l’eau, trois leviers sans lesquels l’industrialisation reste un slogan.

Cette séquence s’inscrit dans un contexte régional précis. Le Gabon appartient à la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, avec le Cameroun, le Congo, la Guinée équatoriale, la Centrafrique et le Tchad. Dans cet espace, la question n’est pas seulement celle des mines : elle porte aussi sur la circulation du fret, la fiabilité de l’énergie et la capacité des États à transformer leurs matières premières avant exportation.

Trois accords, un même fil conducteur

À Paris, durant la visite d’État de Brice Clotaire Oligui Nguema, prévue du 19 au 22 juillet 2026, Libreville et Paris ont annoncé trois accords de coopération. Ils portent sur la transformation locale des ressources naturelles, sur la sécurité, ainsi que sur l’eau et l’énergie. La Présidence gabonaise a présenté ce déplacement comme une étape de consolidation d’une relation historique avec la France.

Le dossier le plus structurant reste le manganèse. Le groupe Eramet, via sa filiale Comilog, et l’État gabonais ont signé un protocole d’accord autour d’une feuille de route industrielle. Le document prévoit trois scénarios encore à l’étude : une usine d’oxyde de manganèse près de Libreville d’ici fin 2028, la modernisation du complexe métallurgique de Moanda, et une unité d’alliages de manganèse à l’horizon 2031. L’objectif affiché peut aller jusqu’à 700 000 tonnes de minerai transformées par an d’ici fin 2031.

Cette ambition n’est pas isolée. Depuis 2025, les autorités gabonaises ont fixé un cap plus strict : interdire l’exportation du manganèse brut à compter du 1er janvier 2029. Le Conseil des ministres du 30 mai 2025 a acté cette orientation, puis les services gouvernementaux ont confirmé qu’une période transitoire devait permettre aux opérateurs d’installer ou de moderniser des unités de traitement sur le territoire.

Le nerf de la réforme : énergie, rails et capacité industrielle

La transformation locale ne dépend pas seulement d’une décision politique. Elle exige du courant, des infrastructures et une logistique fiable. C’est là qu’intervient le Transgabonais, l’unique voie ferrée du pays, qui relie l’intérieur au littoral et transporte l’essentiel du fret minier. Le programme de modernisation et de sécurisation de cette ligne a franchi une nouvelle étape avec un accord de financement de 312 millions d’euros signé à Paris par Proparco, la SFI et la SETRAG.

Cette enveloppe n’est pas un simple geste symbolique. Elle complète un chantier déjà engagé depuis plusieurs années. L’AFD avait déjà soutenu le programme de modernisation du Transgabonais, présenté comme central pour la diversification de l’économie gabonaise et pour la circulation de biens et de personnes entre Libreville et Franceville. La ligne est vitale pour les habitants de l’intérieur, mais aussi pour les entreprises minières, forestières et agricoles qui dépendent de délais de transport plus courts et plus sûrs.

Le poids de cette infrastructure se lit aussi dans sa gouvernance. L’IFC décrit SETRAG comme concessionnaire du Transgabonais, détenu à 51 % par Comilog, à 40 % par Meridiam et à 9 % par l’État gabonais. L’organisme précise qu’en 2024, la ligne a transporté 264 000 passagers et 8,9 millions de tonnes de marchandises, dont 8,4 millions de tonnes de produits miniers.

Dans le même temps, une autre signature liée au secteur de l’énergie a eu lieu en marge de la visite présidentielle. Un protocole de développement du projet hydroélectrique de Booué a été conclu avec EDF Power Solutions et Gabon Power Company, en présence des présidents gabonais et français. Ce point compte autant que les discours : sans électricité stable, une usine de transformation du manganèse reste fragile, coûteuse et sous-dimensionnée.

Ce que cela change pour les Gabonais

Pour l’État, l’enjeu est clair : augmenter les recettes, créer des emplois plus qualifiés et réduire la dépendance aux exportations de minerai brut. Pour les industriels, le message est plus exigeant : il faudra investir, sécuriser l’approvisionnement énergétique et accepter une montée en gamme locale. Pour les travailleurs, la promesse est celle de postes plus nombreux dans la transformation, la maintenance, le transport et les services associés.

Mais la réforme comporte aussi des contraintes. L’extension de la transformation locale suppose des délais réalistes, des investissements lourds et une coordination fine entre l’État, les opérateurs miniers et les bailleurs. Les autorités gabonaises veulent aller vite. Les industriels, eux, rappellent qu’un site métallurgique ne se décrète pas : il se construit, se raccorde et se stabilise. C’est précisément sur ce point que la qualité des infrastructures devient décisive.

À l’échelle du pays, la séquence peut aussi rééquilibrer la relation entre la capitale et l’intérieur. Libreville capte souvent les sièges, les administrations et les arbitrages. Moanda, Franceville, Owendo et les localités traversées par le Transgabonais portent, elles, les coûts industriels, les emplois logistiques et les attentes en matière de services publics. Si la stratégie fonctionne, les retombées pourraient mieux circuler entre les provinces et le littoral.

Une portée qui dépasse le seul cas gabonais

Le dossier gabonais résonne dans toute l’Afrique centrale. La CEMAC pousse depuis plusieurs années l’idée d’une intégration fondée sur les infrastructures, l’énergie et la circulation des richesses à l’échelle sous-régionale. Dans ce cadre, le choix du Gabon envoie un signal à ses voisins : la compétitivité ne repose plus seulement sur l’extraction, mais sur la capacité à transformer, transporter et valoriser localement.

Il y a aussi une lecture continentale. Alors que de nombreux pays africains cherchent à capter davantage de valeur ajoutée dans le lithium, le cuivre, le cobalt, le fer ou le manganèse, le cas gabonais rappelle qu’une politique minière ne tient que si l’énergie, le rail, la fiscalité et la gouvernance suivent. Le Gabon, deuxième producteur mondial de manganèse selon les communications officielles, teste donc une équation plus large : transformer la ressource sans casser la chaîne industrielle.

Le prochain point de vigilance est connu : la mise en œuvre. Entre l’horizon 2028 pour certains équipements, 2029 pour l’interdiction d’exporter le manganèse brut et 2031 pour la pleine montée en puissance industrielle, la crédibilité du projet dépendra de la capacité du Gabon à tenir ses calendriers, à sécuriser l’énergie et à faire du Transgabonais une colonne vertébrale fiable de sa nouvelle économie.