À Abuja, la facture de l’électricité devient un test de crédibilité

Au Nigeria, payer une dette n’est pas seulement une opération comptable. C’est aussi une manière de convaincre les investisseurs qu’un marché peut tenir ses promesses. Dans un secteur électrique longtemps miné par les arriérés, la liquidité est devenue la question centrale, avant même la production ou la distribution.

Le gouvernement de Bola Tinubu essaie précisément de refermer cette brèche. Depuis Abuja, la présidence présente le règlement des dettes du secteur comme un levier pour relancer l’investissement privé, stabiliser les centrales et réduire les tensions financières qui traversent toute la chaîne électrique. Le sujet dépasse la technique : il touche les ménages, les petites entreprises et l’industrie, qui paient depuis des années le coût d’un courant irrégulier.

Un vieux dossier, repris dans une séquence plus large de réformes

Le dossier des dettes du secteur électrique ne date pas d’hier. En juillet 2025, le gouvernement nigérian a reconnu que les producteurs privés, les GenCos, revendiquaient environ 4 000 milliards de nairas de créances accumulées entre 2015 et 2023, sur lesquelles le Nigerian Bulk Electricity Trading Company avait déjà validé une partie. La présidence a ensuite annoncé, en avril 2026, un plan de paiement de 3,3 trillions de nairas comme règlement « complet et définitif » après vérification des créances historiques.

Cette séquence s’inscrit dans un cadre institutionnel plus large. La loi Electricity Act 2023 a décentralisé le marché nigérian de l’électricité, tandis que la Commission nigériane de régulation de l’électricité, NERC, rappelle que 16 États ont déjà basculé vers une régulation locale du secteur. Le débat n’est donc plus seulement fédéral. Il concerne aussi les nouveaux régulateurs d’États, les distributeurs, les producteurs de gaz et les banques exposées au secteur.

Ce que le gouvernement a annoncé à Abuja

Mardi 22 juillet 2026, à Abuja, la conseillère spéciale du président sur l’énergie, Olu Arowolo Verheijen, a indiqué que le gouvernement avait versé 333,12 milliards de nairas à huit sociétés de production d’électricité, couvrant 17 centrales. Selon elle, ce paiement intervient dans la première phase du programme présidentiel de réformes financières du secteur de l’énergie, le PPSFRP.

La responsable a aussi précisé qu’une première émission obligataire avait permis de mobiliser environ 501 milliards de nairas, dont 300 milliards en numéraire et 201 milliards en instruments financiers. Elle a ajouté que le premier coupon de la série I, d’environ 63,5 milliards de nairas, avait été réglé intégralement le 14 juillet 2026. Ces détails ont été repris par la présidence et par plusieurs médias nigérians.

Le gouvernement présente ce mécanisme comme une façon d’éteindre les dettes vérifiées sans casser davantage les finances publiques d’un seul coup. L’idée est d’étaler les remboursements par émission d’obligations et autres instruments financiers, afin de restaurer la confiance des créanciers tout en gardant de l’air budgétaire. La présidence affirme que la prochaine phase, la série II, doit élargir le dispositif.

Pourquoi cette dette pèse sur tout le système

Le problème est structurel. NERC explique que la faiblesse de trésorerie du marché nigérian vient du décalage persistant entre le coût réel de production et de distribution de l’électricité, les revenus réellement encaissés et les subventions non financées. Dans son rapport annuel 2024, le régulateur souligne aussi que les centrales vieillissent, que les paiements insuffisants empêchent la maintenance et que les difficultés d’approvisionnement en gaz aggravent encore les arrêts de production.

Pour les producteurs privés, le paiement des arriérés n’est pas qu’un soulagement comptable. C’est la condition minimale pour payer les fournisseurs de gaz, les banques et les sous-traitants. Sans cela, la génération s’affaiblit, les arrêts s’allongent et le système perd en fiabilité. Le gouvernement dit vouloir casser cette chaîne de fragilité pour éviter qu’une crise de liquidité ne se transforme en crise d’approvisionnement.

Pour les usagers, l’enjeu est plus concret encore. La Banque mondiale estime que les pertes économiques liées à l’électricité irrégulière au Nigeria se situent autour de 7 à 10 trillions de nairas par an, soit environ 5 à 7 % du PIB. Elle rappelle aussi que le pays porte le plus grand déficit d’accès à l’électricité au monde en valeur absolue. Autrement dit, le coût de l’inaction se mesure dans les usines, les ateliers, les commerces de proximité et les dépenses privées en groupes électrogènes.

Ce que révèle ce règlement pour le Nigeria et pour la région

Cette opération dit quelque chose de la stratégie économique de Bola Tinubu. Le pouvoir cherche à montrer qu’il peut à la fois réformer et payer. Dans un pays où les investisseurs scrutent la prévisibilité réglementaire autant que les rendements, le règlement d’une dette publique vérifiée devient un signal. Le message est simple : l’État veut redevenir un débiteur crédible pour redevenir un partenaire attractif.

La portée dépasse le Nigeria. En Afrique de l’Ouest, la question de la fiabilité électrique reste un frein majeur à l’intégration économique, à la transformation industrielle et à la circulation des capitaux. Pour la CEDEAO, dont le marché régional de l’électricité progresse lentement, le cas nigérian est observé de près, parce qu’il concerne la plus grande économie de la sous-région, ses grands consommateurs industriels et sa capacité à devenir un fournisseur plus stable à long terme.

Mais la prudence reste nécessaire. Le versement de 333,12 milliards de nairas allège une partie du passif, il ne résout pas encore les problèmes de fond : pertes techniques, tarifs insuffisamment couvrants, réseau fragile, dette en aval et dépendance au gaz. La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si Abuja paie. C’est de savoir si ce paiement inaugure un marché électrique enfin soutenable, ou une nouvelle étape d’un sauvetage régulier de l’existant.