Quand l’eau manque, toute la chaîne électrique vacille

Au Mozambique, une grande infrastructure ne sert pas seulement à produire des kilowattheures. Elle soutient aussi des contrats d’exportation, des recettes publiques et une partie de l’équilibre énergétique de l’Afrique australe. Quand le réservoir baisse, l’effet se propage vite, de Maputo aux pays voisins, jusqu’aux marchés régionaux de l’électricité. La reprise observée à Cahora Bassa illustre donc bien plus qu’un simple retour des pluies : elle dit quelque chose de la vulnérabilité des systèmes hydroélectriques face au climat.

Le Mozambique appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, et son électricité circule aussi dans le Southern African Power Pool, le marché régional qui mutualise production et échanges d’énergie entre États membres. Dans ce cadre, Cahora Bassa occupe une place à part. Le barrage, installé sur le Zambèze dans la province de Tete, reste l’un des piliers du système électrique mozambicain et un fournisseur majeur pour les interconnexions régionales.

Un barrage stratégique, un bassin sous tension

En 2025, la sécheresse a frappé durement le bassin du Zambèze. Le gouvernement mozambicain a décrit l’épisode comme le plus sévère depuis 43 ans dans cette zone hydrologique. L’opérateur Hidroeléctrica de Cahora Bassa a, de son côté, indiqué que son réservoir avait atteint un plancher historique en fin de période sèche, avant un redressement progressif en 2026. Les chiffres convergent sur l’ampleur du choc : l’entreprise a produit 10 921 GWh en 2025, contre un contexte hydrologique qualifié de très contraignant par sa propre communication officielle.

Les niveaux du réservoir se sont ensuite améliorés. Dans son communiqué de résultats, HCB explique que la retenue était remontée à 56 % de sa capacité à l’approche de 2026, contre 26,01 % à la fin de la saison des pluies 2024/2025, puis 27,23 % au 31 décembre 2025. L’entreprise estime même que la production de 2026 pourrait dépasser de plus de 7,29 % son plan initial de 11 716,76 GWh. Cette remontée reste liée aux pluies tombées en amont du Zambèze, dans les zones alimentant le barrage.

Cette amélioration a une traduction directe sur le réseau. HCB dit avoir maintenu ses livraisons à la compagnie publique mozambicaine EDM, à Eskom en Afrique du Sud, à ZESA au Zimbabwe et au marché du SAPP. Autrement dit, la reprise hydraulique ne concerne pas seulement une entreprise publique. Elle touche aussi la sécurité électrique de plusieurs économies d’Afrique australe, où les échanges d’énergie compensent souvent les déficits de production locale.

Les chiffres qui disent la résistance du système

Malgré la sécheresse, HCB affirme avoir dégagé 344 millions de dollars de revenus et 112 millions de dollars de bénéfice net en 2025. L’entreprise ajoute avoir versé environ 300 millions de dollars à l’État mozambicain sous forme d’impôts, de redevances et de dividendes. Ces montants montrent que le barrage reste une infrastructure énergétique, mais aussi un actif budgétaire majeur pour Maputo. Dans un pays où les marges financières restent étroites, la solidité d’HCB a un effet au-delà du secteur électrique.

Le gouvernement, pour sa part, a intégré la question climatique dans ses arbitrages économiques récents. Il a rappelé, dans ses communications de 2025 et 2026, que le pays demeure exposé aux chocs hydrométéorologiques, entre sécheresse, inondations et cyclones. Cette réalité pèse sur l’agriculture, les infrastructures et la production d’électricité, trois secteurs liés entre eux dans l’économie mozambicaine. Quand l’eau manque dans les barrages, elle manque aussi dans les champs. Quand elle arrive en excès, elle fragilise routes, ponts et réseaux.

Ce point compte d’autant plus que le Mozambique a fait de la diversification de son mix énergétique un chantier stratégique. HCB évoque déjà des travaux de maintenance et de modernisation, notamment la réhabilitation de la Centrale Sud et de la sous-station de Songo. L’entreprise mentionne aussi des projets d’expansion, dont une Centrale Nord et une centrale photovoltaïque. Le signal est clair : l’hydroélectricité reste centrale, mais elle ne peut plus être pensée seule.

Au-delà de Cahora Bassa, la question de la souveraineté énergétique

Le cas de Cahora Bassa rappelle une vérité souvent sous-estimée : en Afrique australe, l’énergie circule aussi comme un instrument de souveraineté. Le Mozambique exporte de l’électricité, mais il dépend en même temps d’un régime hydrologique que le climat rend plus instable. Cette tension entre puissance exportatrice et fragilité climatique est au cœur du débat sur la transition énergétique du continent. Elle concerne le Mozambique, mais aussi la Zambie, le Zimbabwe, l’Afrique du Sud et tous les pays dont les réseaux restent liés au Zambèze et aux marchés régionaux.

La portée régionale est encore plus nette avec Mphanda Nkuwa, le projet hydroélectrique en développement en aval de Cahora Bassa. Les annonces publiques indiquent une capacité attendue de 1 500 MW à l’horizon 2031. Si ce calendrier se confirme, le Mozambique consolidera son rôle d’exportateur d’énergie dans la SADC. Mais ce pari suppose des lignes de transport, un financement solide et une hydrologie plus prévisible qu’aujourd’hui.

Le retour progressif du réservoir de Cahora Bassa ne doit donc pas être lu comme un simple répit. Il montre plutôt que les grands ouvrages du continent restent exposés à des cycles climatiques plus violents et plus irréguliers. Pour le Mozambique, la prochaine étape sera de tenir l’équilibre entre production, exportation, besoins internes et adaptation climatique. Pour la région, l’enjeu est identique : sécuriser une électricité transfrontalière sans dépendre d’un seul régime de pluie. C’est là que se joue, très concrètement, une partie de la résilience énergétique africaine.