Un dossier qui dépasse la seule ligne Rabat-Lisbonne
Quand deux capitales européennes reparlent d’un câble avec le Maroc, la question n’est pas seulement technique. Elle touche à la sécurité d’approvisionnement, au prix de l’électricité et à la place de l’Afrique du Nord dans l’architecture énergétique euro-méditerranéenne. Le projet marocano-portugais revient dans un moment où l’Europe cherche à mieux mailler ses réseaux, après le grand black-out qui a frappé la péninsule Ibérique le 28 avril 2025.
Pour le Maroc, l’enjeu est plus large qu’une simple exportation d’électrons. Rabat défend depuis des années une montée en puissance des renouvelables, des réseaux et des interconnexions comme levier de souveraineté énergétique. Pour Lisbonne, le dossier s’inscrit dans une stratégie de résilience, alors que le Portugal reste fortement dépendant du couplage avec l’Espagne et cherche à élargir ses marges de manœuvre.
Ce que Rabat et Lisbonne ont décidé
Le 20 juillet, les ministres marocain et portugaise chargés de l’énergie ont annoncé leur intention de solliciter un soutien de l’Union européenne pour ce projet d’interconnexion électrique, tout en examinant l’apport possible d’investisseurs privés. L’objectif affiché est clair : renforcer la sécurité énergétique et faire baisser la pression sur les coûts, pour les ménages comme pour les entreprises.
Les deux parties veulent aussi ouvrir un échange avec la Commission européenne pour faire reconnaître l’opération comme un IPCEI, un « projet important d’intérêt européen commun ». Dans le cadre européen, ce statut permet de soutenir des projets transnationaux jugés stratégiques, au-delà des limites habituelles des aides d’État. Le financement pourrait passer par le CEF (Connecting Europe Facility), le principal instrument européen pour les réseaux de transport, d’énergie et de numérique.
Le dossier n’est pas nouveau. La feuille de route énergétique euro-méditerranéenne signée en 2016 évoquait déjà l’idée d’une connexion progressive avec le Maroc, dans une logique d’intégration plus large des marchés électriques. MED-TSO, le réseau méditerranéen des gestionnaires de transport d’électricité, a ensuite travaillé sur un scénario de liaison Maroc-Portugal, avec une capacité indicative de 1 000 MW.
Un projet relancé par la fragilité des réseaux
Le choc du 28 avril 2025 a accéléré les réflexions. L’Agence de coopération des régulateurs de l’énergie a confirmé qu’un vaste black-out avait touché l’Espagne et le Portugal ce jour-là. L’épisode a rappelé que la sécurité électrique ne repose pas seulement sur la production, mais aussi sur les interconnexions, la stabilité du réseau et la capacité d’échange avec les voisins.
Dans ce contexte, la Commission européenne pousse à densifier les liaisons du sud-ouest du continent. Elle rappelle que l’UE vise un taux d’interconnexion électrique de 15 % à l’horizon 2030. Lisbonne a d’ailleurs inauguré le 2 juillet 2026 une nouvelle interconnexion avec l’Espagne, présentée comme un pas vers cette cible. Cela montre que le dossier portugais se joue à deux niveaux : consolider l’axe ibérique, puis ouvrir d’autres portes vers la rive sud.
Le Maroc n’entre pas dans ce schéma en terrain vierge. Le réseau marocain est déjà interconnecté avec l’Espagne et l’Algérie, tandis qu’aucune liaison électrique n’existe encore avec le Portugal. Autrement dit, le projet ne partirait pas de zéro, mais s’ajouterait à une géographie énergétique déjà structurée autour du détroit de Gibraltar et des équilibres maghrébins.
Ce que cela changerait concrètement pour le Maroc et pour l’Europe
Pour le Marocain ordinaire, le sujet ne se résume pas à une ambition diplomatique. Une interconnexion de plus peut faciliter l’intégration des renouvelables, renforcer la flexibilité du système et, à terme, élargir les possibilités d’arbitrage sur les coûts. Le ministère marocain de l’Énergie insiste depuis plusieurs mois sur les corridors énergétiques, l’investissement dans les infrastructures et la réduction des prix comme axes de sa politique.
Pour le tissu économique, l’intérêt est double. D’un côté, une meilleure connexion peut soutenir les industriels gros consommateurs d’électricité, qui ont besoin d’un réseau plus stable et plus compétitif. De l’autre, elle peut attirer des capitaux privés vers les réseaux, les opérateurs et les services associés. C’est aussi pour cette raison que Rabat et Lisbonne parlent d’un appel à manifestation d’intérêt destiné à faire entrer, au moins partiellement, des acteurs privés dans le montage.
Sur le plan européen, l’enjeu est politique autant qu’électrique. L’UE cherche à sécuriser son système tout en accélérant la décarbonation. Dans cette logique, l’Afrique du Nord est perçue comme un espace de complémentarité possible, avec des projets déjà avancés ailleurs dans la région, comme ELMED entre la Tunisie et l’Italie. Mais la portée continentale ne doit pas effacer la lecture africaine : pour les États du sud de la Méditerranée, ces infrastructures peuvent aussi devenir des outils de négociation, de montée en gamme industrielle et de valorisation de leurs propres réseaux.
Une séquence à suivre au-delà du seul câble
La prochaine étape sera décisive : la discussion avec la Commission européenne sur le statut IPCEI, puis l’évaluation technique et financière du tracé. Les options restent ouvertes, entre un câble direct Portugal-Maroc et une interconnexion qui s’appuierait sur les infrastructures existantes via l’Espagne. Le coût, le partage du risque et la gouvernance du projet diront vite s’il s’agit d’une relance politique ou d’un chantier réellement mature.
Pour le Maroc, cette séquence confirme une tendance lourde : les projets énergétiques ne se limitent plus au marché national. Ils s’inscrivent dans des corridors, des coalitions d’intérêts et des arbitrages régionaux où l’Afrique du Nord gagne en centralité. Pour le Portugal, elle traduit une recherche de sécurité après une année 2025 qui a rappelé la vulnérabilité des réseaux ibériques. Et pour l’Europe, elle montre que la transition énergétique passe aussi par sa façade sud.