Un partenariat qui change de registre
À Libreville, beaucoup regardent désormais les accords internationaux avec une question simple : apportent-ils des emplois, de la valeur ajoutée et plus de maîtrise nationale ? C’est précisément sur ce terrain que le Gabon et la France ont voulu se placer, au moment où la relation bilatérale sort d’une longue phase de réajustement politique et militaire.
Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a entamé, du 19 au 22 juillet 2026, une visite d’État en France, la première du genre depuis son élection à la tête de la République gabonaise en avril 2025. La séquence a été annoncée par les deux capitales comme une étape de consolidation d’une coopération historique, mais dans un cadre plus concret, plus industriel et plus sécurisé pour le Gabon. La présidence gabonaise comme le Quai d’Orsay ont préparé cette visite autour de dossiers déjà identifiés depuis plusieurs mois : la transformation locale du manganèse et l’avenir du camp militaire de Gaulle à Libreville, devenu depuis 2024 un pôle mixte de formation franco-gabonaise.
Ce que les deux États ont signé à Paris
Lundi 20 juillet, à Paris, les deux parties ont signé trois accords. Le premier porte sur le camp militaire de Gaulle, avec une lettre d’intention visant la cession du site à la partie gabonaise. Le deuxième concerne la transformation de la chaîne de valeur du manganèse au Gabon. Le troisième élargit la coopération à des secteurs d’infrastructures utiles au quotidien, notamment l’eau et l’énergie, selon les informations recoupées par plusieurs sources et par les communiqués institutionnels gabonais et français.
Le dossier du camp de Gaulle n’est pas anodin. Depuis la reconfiguration du dispositif français en Afrique, Paris a réduit son empreinte militaire classique au Gabon et transformé ce site en plateforme de formation partagée. Le ministère français des Affaires étrangères rappelait encore récemment que le camp, juridiquement propriété française, était devenu en juillet 2024 un espace mixte franco-gabonais. La nouvelle étape franchie à Paris confirme donc une évolution déjà engagée : moins de présence symbolique, davantage de co-gestion, et une armée gabonaise placée au centre du dispositif.
Sur le manganèse, le signal est plus économique encore. Le Gabon est l’un des grands producteurs mondiaux du minerai. En 2024, il se classait deuxième producteur mondial, avec environ 25 % de la production mondiale, selon l’US Geological Survey. Le pays reste aussi très dépendant d’un petit nombre de produits : la Banque mondiale estime que 97 % des exportations gabonaises reposaient sur le pétrole, le manganèse et le bois.
Pourquoi Libreville pousse la transformation locale
La logique gabonaise est claire. Exporter du minerai brut rapporte, mais transformer sur place crée davantage d’emplois, de compétences et de recettes fiscales. Le gouvernement de Libreville a d’ailleurs durci le cap en annonçant l’interdiction d’exporter le manganèse brut à partir de 2029, avec une période transitoire pour installer ou moderniser les unités locales de traitement. Cette décision, prise en 2025, a déjà été relayée par le ministère gabonais des Mines et intégrée dans les orientations économiques de l’exécutif.
Les accords signés avec la France s’inscrivent donc dans un changement plus large. Le Gabon ne veut plus être seulement un fournisseur de matières premières. Il cherche à peser davantage dans la chaîne de valeur, du minerai jusqu’aux produits intermédiaires. C’est aussi la lecture que donne la présidence gabonaise, qui présente ce partenariat comme un outil de souveraineté minière, et non comme une simple reconduction de relations anciennes. Cette orientation rejoint une tendance régionale plus large en Afrique centrale : plusieurs États veulent capter davantage de valeur locale sur leurs ressources, tout en gardant des partenaires techniques et financiers capables d’accompagner la montée en gamme industrielle.
Pour la population, l’enjeu est concret. Dans un pays où la capitale Libreville concentre l’essentiel des arbitrages, la transformation industrielle promet, en théorie, des postes qualifiés, une meilleure logistique, et des retombées plus visibles pour les entreprises gabonaises. Pour les zones de production, notamment autour de Moanda, l’enjeu porte aussi sur les routes, le rail et l’énergie. La réhabilitation du Transgabonais, l’unique voie ferrée du pays, reste d’ailleurs l’un des leviers cités par la diplomatie française elle-même, qui évoque un prêt de 173 millions d’euros de l’AFD et une subvention européenne pour cet axe vital au transport du manganèse.
Un test pour la nouvelle diplomatie gabonaise
Depuis la transition ouverte en août 2023, puis l’élection présidentielle d’avril 2025, le Gabon a cherché à redéfinir ses partenariats sans rompre avec ses anciens alliés. La France reste un partenaire central, mais elle n’est plus seule dans le paysage. Libreville multiplie aussi les échanges avec d’autres capitales africaines et renforce sa place dans les cadres régionaux, notamment la CEMAC, l’organisation économique de l’Afrique centrale. Dans ce contexte, la visite parisienne sert à montrer qu’une coopération peut être maintenue tout en étant renégociée sur des bases plus lisibles pour l’État gabonais.
Le volet militaire illustre cette recomposition. En Afrique, la présence française est désormais observée à travers le prisme de la souveraineté, de la formation des armées nationales et du contrôle des sites stratégiques. Au Gabon, le passage du camp de Gaulle vers un modèle partagé correspond à cette nouvelle réalité. Le pays ne ferme pas la porte à Paris. Il lui demande plutôt d’entrer dans un cadre plus équilibré, plus utile aux forces gabonaises et mieux accepté politiquement à Libreville.
Le dossier manganèse aura, lui, un impact qui dépasse le seul couple Gabon-France. Les marchés internationaux des minerais critiques surveillent de près les choix de transformation locale, car ils modifient les coûts, les délais et les chaînes d’approvisionnement. Pour l’Union africaine, qui pousse la transformation locale des ressources et la Zone de libre-échange continentale africaine, ce type d’accord renforce une idée devenue structurante : l’Afrique ne veut plus seulement exporter des volumes, elle veut exporter de la valeur. Le Gabon, à sa manière, essaie d’en faire une démonstration à Paris.
La suite se jouera dans l’exécution. Les délais de mise en œuvre, le financement des unités de traitement, l’articulation avec le rail, et la traduction juridique de la cession du camp de Gaulle diront si cette séquence diplomatique débouche sur une mutation réelle ou sur une simple mise à jour du langage bilatéral. À Libreville comme à Paris, c’est désormais la preuve par les chantiers qui comptera.