Former des compétences, mais pour quels débouchés ?
Au Zimbabwe, la question n’est plus seulement de savoir combien de jeunes peuvent apprendre à coder. Elle est surtout de savoir qui leur offrira un vrai débouché après la formation. Dans un pays où la majorité des emplois reste concentrée dans l’informel, la promesse numérique ne suffit pas à elle seule à créer des trajectoires professionnelles stables. Le gouvernement affiche pourtant une cible massive : 1,5 million de Zimbabwéens à former aux compétences numériques, au codage, à l’intelligence artificielle et aux données.
Cette stratégie s’inscrit dans la ligne du plan Smart Zimbabwe 2030, qui fait du numérique un levier de transformation économique et sociale. Le ministère de l’ICT présente aussi cette ambition comme une composante de la modernisation des services publics et des entreprises. Dans le même temps, Harare a accueilli, en juillet 2026, la première réunion nationale consacrée aux coopératives et aux petites et moyennes entreprises, où la numérisation a été placée au centre des priorités.
Le contexte régional donne à cette offensive une portée plus large. Le Zimbabwe est membre fondateur de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui réunit 16 États membres et cherche à renforcer l’intégration économique de la sous-région. Dans cet espace, la montée des compétences numériques est devenue un enjeu de compétitivité, mais aussi de souveraineté économique.
Ce que disent les chiffres du marché du travail
Les données de l’Agence nationale des statistiques du Zimbabwe, ZIMSTAT, éclairent l’ampleur du défi. Au deuxième trimestre 2025, le taux de chômage national atteignait 20,7 %. Chez les 15 à 24 ans, il montait à 39,3 %. Le taux de participation à la population active restait limité, à 47,1 %, tandis que 58,5 % des personnes en emploi travaillaient dans l’informel. ZIMSTAT relève aussi que 49,2 % des jeunes de 15 à 35 ans étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Ces chiffres ne décrivent pas seulement une tension sociale. Ils montrent un marché du travail incapable d’absorber rapidement les nouvelles générations. Le gouvernement cite le poids des petites et moyennes entreprises dans l’économie zimbabwéenne, avec plus de 60 % du PIB et environ 70 % de la main-d’œuvre. Mais cette réalité masque une autre donnée importante : selon ZIMSTAT, la structure de l’emploi reste dominée par les activités informelles, donc souvent précaires, peu capitalisées et faiblement connectées aux chaînes de valeur formelles.
Dans ce cadre, former 1,5 million de jeunes à des métiers numériques peut produire un effet réel seulement si l’écosystème suit. Sans entreprises prêtes à recruter, sans accélérateurs, sans certification lisible et sans passerelles vers l’entrepreneuriat formel, la formation risque d’alimenter une attente supplémentaire. L’enjeu n’est donc pas seulement pédagogique. Il est structurel.
Un pari d’État face à un vide d’insertion
Le programme lancé en avril 2025 a été présenté comme une initiative nationale, portée par plusieurs ministères et structures publiques, dont l’unité d’e-gouvernement rattachée à la Présidence, le ministère de l’Enseignement supérieur et le ministère de l’Audit des compétences. Mais les annonces consultées ne détaillent ni opérateurs privés associés, ni mécanisme d’embauche, ni calendrier précis de déploiement pour les bénéficiaires. ZBC News a confirmé le lancement du programme le 10 avril 2025, tandis que des publications officielles du ministère évoquent toujours un objectif de 1,5 million de personnes à capaciter.
La logique est claire : l’État construit l’infrastructure, puis espère que le secteur privé absorbera les compétences produites. Cette approche peut fonctionner si le tissu productif est dense, formalisé et capable d’investir. Au Zimbabwe, ce n’est pas encore le cas à grande échelle. Le secteur informel reste dominant, et les PME, qui constituent le cœur du tissu entrepreneurial, manquent souvent de capital, de visibilité commerciale et d’accès durable au financement. L’exécutif mise donc sur une transformation par l’offre de compétences, alors que le problème est aussi celui de la demande d’emplois qualifiés.
Le message politique envoyé à Harare est néanmoins significatif. Le numérique n’est plus présenté comme un secteur à part, mais comme un outil de productivité pour les coopératives, les microentreprises et les PME. Cette approche colle à la réalité zimbabwéenne, où les petites unités économiques portent déjà une grande partie de l’activité. Elle rejoint aussi une tendance observée dans plusieurs économies africaines : faire des compétences digitales un accélérateur d’inclusion plutôt qu’un luxe réservé aux grandes villes. Mais le fossé entre capitale et zones rurales reste fort, tout comme celui entre économie formelle et économie de survie.
Ce que ce dossier dit de l’Afrique australe
Le cas zimbabwéen dépasse les frontières nationales. L’Afrique fait face à un déséquilibre bien documenté entre l’arrivée de jeunes sur le marché du travail et la création d’emplois formels. La Banque africaine de développement estime qu’environ 10 à 12 millions de jeunes entrent chaque année sur le marché du travail africain, pour seulement 3 millions d’emplois formels créés. Autrement dit, la bataille des compétences ne peut pas être dissociée de celle de l’investissement productif.
Dans l’espace SADC, cette question est particulièrement sensible. L’intégration régionale, la mobilité des compétences et la montée en gamme des PME sont devenues des conditions de compétitivité. Zimbabwe cherche à se positionner dans cette dynamique, avec une administration qui parle de transformation numérique, de services publics connectés et de modernisation des entreprises. Mais la crédibilité du projet dépendra désormais de résultats mesurables : nombre de jeunes effectivement formés, part d’entre eux insérés, volume de PME accompagnées et part des emplois créés dans le formel.
À court terme, le sujet à surveiller n’est pas seulement le rythme des inscriptions. C’est la capacité de l’État zimbabwéen à bâtir des passerelles entre formation, certification, entrepreneuriat et marché. Sans cela, le pays aura formé beaucoup de profils, mais pas encore construit un véritable marché du travail numérique. Et c’est là que se jouera, pour Harare comme pour le reste de l’Afrique australe, la différence entre communication de réforme et transformation réelle.