Sept millions de tonnes extraites chaque année à Moanda. Sept cent mille tonnes transformées sur place à l’horizon 2031, dans le meilleur des cas. Le protocole d’accord signé le 20 juillet à Paris entre l’État gabonais et le groupe minier Eramet pose noir sur blanc une ambition industrielle réelle — et, en creux, la distance qui sépare encore Libreville de son objectif souverain.

Car derrière la cérémonie élyséenne se joue une négociation entamée il y a plus d’un an, quand le Conseil des ministres du 30 mai 2025 a annoncé l’interdiction d’exporter du manganèse brut à compter du 1er janvier 2029.

Une décision politique de 2025 qui cherchait son calendrier industriel

Le Gabon est le deuxième producteur mondial de manganèse. La Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), filiale du français Eramet et détenue en partie par l’État gabonais, assure l’essentiel de cette production depuis Moanda, dans le Haut-Ogooué.

En mai 2025, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a tranché. Plus de minerai brut exporté après 2029. Trois ans laissés aux opérateurs pour investir dans des unités de transformation. La mesure a été présentée par le gouvernement comme une orientation souveraine irréversible.

Eramet avait alors accueilli l’annonce avec prudence. Dans un communiqué du 2 juin 2025, le groupe disait prendre note de l’intention gouvernementale et s’engageait à préserver les 10 460 emplois gabonais soutenus par Comilog et par Setrag, l’opérateur du chemin de fer Transgabonais. À la Bourse de Paris, le titre avait reculé avant de se stabiliser.

Entre-temps, une commission interministérielle a été installée le 16 juillet 2025 pour piloter le dossier. Puis Emmanuel Macron s’est rendu à Libreville en novembre 2025. Le protocole parisien constitue donc l’aboutissement d’un bras de fer de quatorze mois, mené pendant une visite d’État de trois jours où le président gabonais était accompagné d’une délégation de plus de quatre-vingts personnes.

Ce que contient réellement le protocole

L’accord, signé en présence des deux chefs d’État, retient trois scénarios industriels à l’étude, pour un total pouvant atteindre 700 000 tonnes de minerai transformé par an d’ici fin 2031.

Projet Capacité visée Minerai transformé Horizon
Usine d’oxyde de manganèse (région de Libreville) 10 kt/an ~20 kt fin 2028
Réfection du Complexe métallurgique de Moanda jusqu’à 70 kt d’alliages/an ~150 kt fin 2029
Nouvelle usine d’alliages près de la côte 265 kt d’alliages/an ~530 kt 2031

Aucun de ces trois projets n’est engagé. Le communiqué du groupe emploie systématiquement le conditionnel et subordonne chaque étape à une décision finale d’investissement. Le troisième projet, de loin le plus lourd, exige en outre la signature d’une convention d’investissement distincte.

Deux dispositifs complémentaires accompagnent cette feuille de route. D’abord une filière de biocharbon, produit à partir des coproduits de l’industrie forestière et destiné à remplacer le coke métallurgique importé. Un four pilote fonctionne depuis juillet 2026 à Lastourville, en partenariat avec la société Precious Woods. Ensuite un fonds d’amorçage baptisé « Fabriqué au Gabon », qui vise la création de 3 000 emplois industriels.

L’électricité, verrou central de l’équation

Le point le plus révélateur de l’accord tient en une clause. La fusion du minerai de manganèse en alliages consomme d’énormes quantités d’électricité, et c’est l’État gabonais qui s’engage à développer les solutions énergétiques nécessaires à la future usine côtière — avec l’appui de tiers, mais pas d’Eramet ni de Comilog.

Autrement dit, le groupe français conditionne son investissement industriel à une infrastructure que le Gabon doit livrer. Cette répartition n’a rien d’anecdotique. Le Complexe métallurgique de Moanda, mis en service en 2015, devait produire en moyenne 65 000 tonnes de silicomanganèse par an. En 2024, seules 18 000 tonnes de silicomanganèse ont été exportées, soit moins du tiers des capacités installées, selon des données citées par la presse gabonaise. Le protocole prévoit d’ailleurs d’étudier la réfection de ce site pour « assurer sa rentabilité » — aveu que la première tentative de transformation locale n’a pas tenu ses promesses.

Le choix d’implanter la grande usine d’alliages près de la côte plutôt qu’à Moanda répond à la même logique. Il rapproche la production du port d’Owendo et des infrastructures énergétiques, et allège la dépendance au Transgabonais, artère ferroviaire unique de 650 kilomètres qui achemine déjà environ six millions de tonnes par an.

L’arithmétique que le communiqué ne pose pas

Comilog a produit 6,8 millions de tonnes de minerai de manganèse haute teneur en 2024, après 7,4 millions en 2023. Rapportées à ce volume, les 700 000 tonnes visées pour fin 2031 représentent environ un dixième de l’extraction annuelle.

L’écart avec l’objectif politique est donc considérable. Une interdiction d’exporter le brut au 1er janvier 2029, appliquée à la lettre, immobiliserait l’essentiel de la production gabonaise. En novembre 2025, des médias gabonais avaient évoqué un engagement d’Eramet portant sur deux millions de tonnes transformées localement et plus de 16 000 emplois : ces chiffres, jamais confirmés par le groupe, n’apparaissent nulle part dans le protocole du 20 juillet.

Deux lectures coexistent donc. Pour Libreville, l’accord matérialise une trajectoire souveraine et rompt avec soixante ans d’exportation de minerai brut. Pour Eramet, dont la présidente-directrice générale Christel Bories salue une « feuille de route ambitieuse » reposant sur des études techniques, il sécurise surtout un cadre de discussion et un droit de regard sur la rentabilité de chaque projet. Un comité de suivi trimestriel réunira les deux parties.

Un précédent que toute l’Afrique centrale observe

Le débat dépasse largement le Haut-Ogooué. Depuis dix ans, plusieurs producteurs africains tentent d’imposer la transformation locale de leurs minerais par voie réglementaire. L’Indonésie l’a fait avec le nickel, en s’appuyant sur une électricité abondante et bon marché. C’est précisément cette condition qui manque à la plupart des pays du bassin du Congo.

Le Gabon, membre de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), fait face au même dilemme que ses voisins : l’interdiction d’exporter brut ne crée pas d’usines, elle crée une obligation de négocier. Le protocole parisien montre le prix de cette négociation — un calendrier étalé, des conditions suspensives multiples, et une charge énergétique reportée sur l’État.

Trois échéances baliseront désormais le dossier : la décision finale d’investissement sur l’usine d’oxyde, attendue avant une mise en service espérée fin 2028 ; le 1er janvier 2029, date théorique de l’interdiction d’exporter ; et la convention d’investissement distincte, indispensable au projet côtier. Le manganèse gabonais représente environ 11 % des exportations du pays. Entre l’échéance politique et le calendrier industriel, il reste sept ans d’écart à combler.