Alger et Madrid referment une parenthèse diplomatique qui pesait sur l’énergie

La reprise d’un dialogue politique ne se lit pas seulement dans un communiqué. Elle se mesure aussi à la stabilité des approvisionnements, à la confiance des entreprises et à la capacité de deux capitales méditerranéennes à séparer les dossiers sensibles des besoins économiques. Entre l’Algérie et l’Espagne, le signal envoyé depuis Alger va dans ce sens. La rencontre de ce lundi 20 juillet 2026 a remis au centre du jeu une relation que la crise du Sahara occidental avait fortement abîmée depuis 2022.

Dans ce dossier, l’Algérie n’est pas un acteur périphérique. Alger pèse dans l’équilibre énergétique du sud de l’Europe, tandis que Madrid cherche à sécuriser ses approvisionnements et à protéger ses intérêts commerciaux. Cette séquence s’inscrit aussi dans le cadre plus large de l’Union pour la Méditerranée et de la coopération euro-maghrébine, même si l’UMA, l’Union du Maghreb arabe, reste en pratique affaiblie par les tensions régionales.

Une visite politique, mais aussi un message adressé au marché de l’énergie

Pedro Sánchez a atterri à Alger pour une visite de travail et d’amitié. Le président du gouvernement espagnol a été reçu par Abdelmadjid Tebboune à la présidence de la République, avant un entretien en tête-à-tête et une réception officielle. Les autorités algériennes ont présenté cette séquence comme un jalon dans le retour à une relation bilatérale plus fluide. Les deux pays ont également annoncé la tenue, en octobre, de la VIIIe Réunion de haut niveau, un format de coopération gouvernementale qui n’avait plus été réuni depuis huit ans.

Le chef du gouvernement espagnol a insisté sur la place de l’Algérie comme “partenaire stratégique” et “pays ami”, selon les éléments rendus publics à Alger et à Madrid. Il a aussi mis en avant la fiabilité de l’approvisionnement algérien en gaz naturel. Cette précision n’est pas anodine. En 2025, l’Algérie est devenue le premier fournisseur du système gazier espagnol, avec 35 % des approvisionnements, selon Enagás. Le même opérateur relève que l’Algérie occupait déjà la première place en 2024, avec 39,5 % des fournitures.

Les entreprises espagnoles ont aussi été associées au déplacement. La présidence algérienne a indiqué que Tebboune avait reçu des dirigeants de groupes espagnols actifs dans plusieurs secteurs. Là encore, le message est clair : la relation ne se limite pas au gaz. Elle touche les infrastructures, les services, l’industrie et les chaînes d’import-export. En 2025, selon des chiffres relayés par la presse espagnole, les échanges bilatéraux ont dépassé 8 milliards d’euros, avec un poids important des achats espagnols en provenance d’Algérie.

Le Sahara occidental reste la ligne de fracture, mais les deux capitales choisissent le pragmatisme

La crise entre Alger et Madrid a éclaté en 2022, lorsque l’Espagne a soutenu la proposition marocaine d’autonomie pour le Sahara occidental. Ce virage a rompu avec une ligne de neutralité longtemps affichée par Madrid. Pour Alger, qui soutient le Front Polisario, le geste espagnol a été perçu comme un déséquilibre politique majeur dans un dossier encore inscrit à l’agenda des Nations unies comme question de décolonisation.

Le rappel du contexte est important. Le Sahara occidental figure toujours sur la liste onusienne des territoires non autonomes. L’ONU rappelle que l’Espagne s’est retirée du territoire en 1976 et que le processus politique n’a jamais abouti à un règlement accepté par toutes les parties. Dans cette affaire, Alger n’est pas seulement un voisin : elle est un acteur politique impliqué, au même titre que Rabat, le Front Polisario et, dans les mécanismes onusiens, la Mauritanie.

Mais l’intérêt de la séquence actuelle tient justement au passage du conflit symbolique à la gestion concrète des interdépendances. En mars 2026, Alger a annoncé la réactivation du traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération signé avec l’Espagne en 2002. Quelques jours plus tard, la diplomatie espagnole a confirmé des discussions avec les autorités algériennes sur le renforcement de l’association stratégique dans l’énergie et l’augmentation des volumes de gaz vers l’Espagne. La visite de juillet prolonge donc un dégel entamé avant l’été.

Pour l’Algérie comme pour l’Espagne, l’enjeu dépasse la seule relation bilatérale

Pour Alger, ce rapprochement a plusieurs effets. D’abord, il consolide une position de fournisseur fiable sur un marché européen encore marqué par l’instabilité géopolitique. Ensuite, il donne un débouché politique à une diplomatie énergétique qui cherche à transformer les hydrocarbures en levier d’influence, sans renoncer à la diversification économique. Enfin, il réduit le coût d’une crise qui avait affecté les échanges commerciaux et compliqué certains circuits d’affaires entre les deux rives.

Pour Madrid, le calcul est tout aussi concret. L’Espagne cherche à maintenir la sécurité de son approvisionnement dans un contexte où les prix, les routes et les tensions régionales restent volatils. Les données d’Enagás montrent qu’en 2025, l’Algérie a fourni 35 % du gaz importé par le système espagnol. La connexion Medgaz, qui relie directement les deux pays via la Méditerranée, constitue un atout logistique majeur pour la péninsule Ibérique et, plus largement, pour le marché européen.

Les populations, elles, ne lisent pas cette reprise de la même manière que les gouvernements. À Alger, elle peut se traduire par davantage d’investissements, une meilleure visibilité pour les opérateurs économiques et une normalisation utile après des mois de crispation. À Madrid, elle peut apaiser le secteur industriel et les importateurs d’énergie, tout en ouvrant des perspectives aux entreprises déjà présentes en Algérie. En arrière-plan, la question sahraouie demeure. Mais les deux exécutifs montrent qu’ils veulent dissocier le contentieux politique de la coopération quotidienne.

La portée continentale de cette visite est claire. Dans un Maghreb toujours fragmenté, chaque réchauffement bilatéral compte. Il rappelle aussi qu’en Afrique du Nord, la diplomatie du gaz, des ports et des corridors commerciaux pèse autant que les déclarations de principe. La prochaine échéance à surveiller sera la VIIIe Réunion de haut niveau annoncée pour octobre 2026. Elle dira si la détente actuelle débouche sur un cadre durable, ou si elle reste suspendue à l’équilibre fragile du dossier sahraoui.