Madagascar cherche encore le bon moteur industriel

À Antananarivo, la question n’est plus seulement de produire plus. Elle est de produire à un coût supportable, avec une électricité fiable et des infrastructures qui suivent. Dans un pays où l’accès à l’électricité restait à 39,4 % en 2023 selon la Banque mondiale, chaque point de compétitivité compte pour les usines, les zones industrielles et les emplois urbains.

C’est dans ce cadre que le groupe Filatex met en avant un modèle mêlant énergie, immobilier, zones franches et industrie. Le raisonnement est simple : sans alimentation électrique stable, une zone de production tourne au ralenti ; sans site adapté, l’investissement hésite ; sans main-d’œuvre formée, la montée en gamme reste lente. Cette articulation dit beaucoup des contraintes malgaches, mais aussi des leviers disponibles pour accélérer l’industrialisation.

Un écosystème pensé autour des zones franches et de l’énergie

Madagascar dispose d’un cadre spécifique pour les zones franches et les zones économiques spéciales. La douane malgache définit la zone franche comme une portion du territoire douanier soumise à un régime particulier, et la loi sur les zones économiques spéciales, adoptée en 2017, a renforcé les incitations fiscales et réglementaires pour attirer l’investissement productif.

Le pays s’appuie aussi sur son ancrage régional. Madagascar est membre de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, ce qui l’inscrit dans un espace de coopération industrielle et commerciale qui va bien au-delà de son marché intérieur. Dans le textile, secteur clé des exportations et de l’emploi, le marché malgache reste fortement lié aux zones de transformation autour d’Antananarivo et d’Antsirabe.

Cette géographie compte. Les entreprises installées dans les périmètres industriels cherchent d’abord des solutions concrètes : terrain, raccordement, transport, sécurité juridique, mais surtout énergie. Le problème n’est pas théorique. Le Fonds monétaire international relève encore une forte dépendance aux sources thermiques coûteuses, des pertes dans la distribution et des tarifs inférieurs aux coûts réels, un cocktail qui pèse sur la productivité des entreprises et sur les finances du secteur.

Ce que le groupe met en avant, et ce que cela révèle

Le discours du groupe repose sur une promesse de continuité. Selon son dirigeant, l’entreprise emploierait directement ou indirectement près de 39 000 personnes dans le textile à Madagascar et resterait le premier opérateur privé de zones franches du pays. Cette affirmation n’a pas été confirmée par une source publique indépendante consultée, mais elle s’inscrit dans un secteur textile qui représente déjà l’un des plus gros pourvoyeurs d’emplois du pays, avec plus de 400 000 postes directs et indirects selon le département américain du Commerce.

L’argument central est celui de l’intégration verticale. Quand un même acteur intervient dans l’immobilier, les zones de production et l’électricité, il peut réduire une partie des frictions qui ralentissent les projets. Le modèle dit aussi quelque chose de l’état du marché malgache : l’industrie n’avance pas seulement par la fabrication, mais par l’écosystème autour de l’usine. Dans ce contexte, des initiatives comme le solaire sur toiture ou les projets hybrides cherchent à contourner le coût élevé de l’énergie fossile, sans attendre une refonte complète du réseau national.

Le point sensible reste la fiabilité. Le pays affiche un fort potentiel solaire, une jeunesse nombreuse et une capacité à produire à bas coût de la main-d’œuvre. Mais le potentiel ne suffit pas. La Banque mondiale et le FMI convergent sur le même diagnostic : sans énergie plus abondante, plus stable et moins chère, Madagascar peine à transformer ses atouts en industrialisation durable. La logique de production locale, de transformation et d’exportation reste donc suspendue à un élément très concret : le prix du kilowattheure.

Du marché malgache à la scène africaine

L’enjeu dépasse le seul cas malgache. Dans plusieurs pays africains, la combinaison entre zones spéciales, énergie privée, immobilier industriel et exportation manufacturière devient une réponse de plus en plus recherchée. Madagascar peut servir de laboratoire, à condition de ne pas confondre démonstration technique et solution générale. Une centrale solaire sur site aide une usine ; elle ne remplace ni un réseau national robuste, ni une politique de formation, ni des infrastructures logistiques performantes.

C’est là que l’équilibre devient politique autant qu’économique. L’État fixe le cadre. Le privé apporte des capitaux, des délais d’exécution et une capacité d’innovation. Les bailleurs, eux, regardent la soutenabilité de l’ensemble. Madagascar, comme d’autres économies africaines, doit donc composer avec une équation précise : sécuriser l’électricité de base, élargir l’accès, réduire les coûts et former les compétences qui permettront d’absorber les futurs investissements. Le FMI rappelle d’ailleurs que l’amélioration du mix énergétique et l’investissement dans le solaire figurent parmi les priorités de réforme du pays.

À l’échelle continentale, le sujet est révélateur d’une tendance plus large : les économies africaines qui veulent fabriquer davantage devront d’abord stabiliser l’infrastructure qui rend la fabrication possible. À Madagascar, cette bataille se joue aujourd’hui à Antananarivo, dans les zones franches, dans les centrales, et dans les arbitrages entre coût, fiabilité et extension du réseau. La suite dépendra moins des annonces que de la capacité à convertir des projets isolés en chaîne industrielle durable.