Dans le septentrion camerounais, la terre pèse autant que les semences

Dans le nord du Cameroun, la sécurité alimentaire ne dépend pas seulement des pluies ou des engrais. Elle se joue aussi sur l’accès à la terre, à l’eau, aux bonnes pratiques agricoles et à la capacité des communautés à durer jusqu’à la prochaine récolte. Dans plusieurs localités de l’Adamaoua et de la région du Nord, cette équation commence à bouger, même si la pression reste forte.

Le sujet dépasse la seule production agricole. Il touche aussi les rapports sociaux, notamment la place des femmes dans les exploitations familiales, et la manière dont les ressources naturelles sont gouvernées dans des zones où les terres utiles sont rares, disputées ou dégradées.

Une initiative locale adossée à un cadre régional plus large

Depuis 2023, le projet REAL-GRNS, porté par RELUFA, le Centre pour l’Environnement et le Développement et Forêts et Développement Rural, bénéficie d’un financement de l’Union européenne. Il vise à renforcer les organisations de la société civile locales sur la gouvernance des ressources naturelles dans l’Adamaoua et le Nord.

Cette action s’inscrit dans une stratégie plus large de résilience dans le septentrion camerounais. En juin 2024, l’« Équipe Europe » a présenté à Garoua un ensemble de 35 projets et programmes liés à un « Septentrion vert et résilient », pour un montant supérieur à 150 milliards de FCFA. L’initiative, lancée à Maroua en 2022, associe l’Union européenne et plusieurs de ses États membres.

Le Cameroun fait aussi face à une vulnérabilité alimentaire structurelle reconnue par les agences spécialisées. La FAO indique qu’en 2026, plus de 2,8 millions de personnes devraient être en insécurité alimentaire aiguë sévère dans le pays, tandis que le PAM souligne que les régions du Far North, du Nord, de l’Adamaoua et de l’Est restent des zones prioritaires d’intervention.

Des récoltes en hausse, mais pas partout ni pour tout le monde

À Banyo, dans l’Adamaoua, certaines femmes disent avoir obtenu des semences et un appui direct à la production. Le projet a facilité l’accès à des parcelles et à des cultures vivrières et de rente. Ce type d’appui compte, car il relie l’autonomie économique des femmes à la production alimentaire du ménage. La FAO rappelle d’ailleurs que les femmes représentent plus de 60 % de la main-d’œuvre agricole au Cameroun, tout en restant freinées par l’accès au foncier, au financement et à la décision.

Dans les localités de Guider et Ngong, dans la région du Nord, des producteurs ont été formés à des pratiques moins dépendantes des intrants chimiques. L’usage du compost et des biofertilisants, combiné à l’accompagnement de terrain, aurait permis à certains exploitants de passer d’un à deux sacs de mil ou de maïs par hectare à parfois quatre sacs, selon les acteurs du projet. Cette donnée mérite d’être lue comme un résultat observé localement, non comme une moyenne nationale.

Le changement est important pour les ménages. Dans le septentrion, le problème n’est pas seulement de produire. Il faut aussi franchir la période de soudure, cette phase entre deux récoltes où les stocks s’épuisent et où les prix montent. Quand les rendements progressent, même modestement, les familles gagnent un peu de marge sur leurs achats, leur alimentation et parfois sur la vente locale des excédents.

Le plafond de verre reste celui des terres disponibles et des usages concurrents

Le principal obstacle identifié par les organisations impliquées demeure la pression sur le foncier. Dans le septentrion, l’agriculture cohabite avec l’élevage, les besoins de stockage de l’eau, les usages communautaires et, parfois, les effets de l’orpaillage artisanal. Les acteurs du projet disent que certaines surfaces cultivables sont dégradées ou retirées temporairement de l’usage agricole.

Ce point est central. Sans sécurisation minimale de la terre, les gains agronomiques restent fragiles. C’est aussi là que la gouvernance locale devient décisive. Les décisions sur l’accès à la terre, sur les droits d’usage des femmes et sur la restauration des sols déterminent la durée des progrès observés. Dans les zones rurales, le résultat dépend donc autant de l’organisation sociale que de la technique agricole.

La région reste exposée à un contexte plus large de tensions climatiques et sécuritaires. La FAO note que la production 2026 continue d’être affectée par les chocs climatiques et les conflits, tandis que le Cadre harmonisé a estimé, pour la période de soudure 2026, plus de 2,8 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë sévère au Cameroun. Une partie importante de cette pression se concentre dans les zones septentrionales.

Ce que cette expérience dit du Cameroun, et au-delà

Pour Yaoundé, l’enjeu est clair : la résilience alimentaire ne viendra pas seulement de distributions d’urgence. Elle dépend aussi de la restauration des terres, de l’accès des femmes aux moyens de production et de la montée en compétence des acteurs locaux. Le Cameroun inscrit d’ailleurs ces questions dans ses cadres de coopération avec l’Union européenne, la FAO et d’autres partenaires, mais le passage à l’échelle reste le vrai test.

À l’échelle régionale, le cas camerounais parle à toute l’Afrique centrale sahélienne. Dans la zone CEMAC, la pression sur les sols, les aléas climatiques et les conflits d’usage des terres pèsent sur les mêmes équilibres entre production, mobilité et sécurité humaine. Les résultats observés dans l’Adamaoua et le Nord montrent qu’une réponse locale, si elle est bien accompagnée, peut produire des effets visibles sans attendre une réforme nationale complète.

La suite dépendra de la capacité des projets à durer au-delà des premières campagnes agricoles. Il faudra suivre la consolidation des acquis dans les communes concernées, l’évolution du foncier rural, et la prochaine lecture de la situation alimentaire par les organismes spécialisés. Au Cameroun, comme ailleurs, la sécurité alimentaire commence souvent par une parcelle bien tenue, mais elle ne se stabilise que lorsque cette parcelle reste accessible, fertile et rentable.