Une filière stratégique, mais encore trop perméable

Dans le Sud et l’Est du Cameroun, l’or ne manque pas. Ce qui manque, depuis des années, c’est surtout sa traçabilité. Entre extraction artisanale, sites semi-mécanisés et exportations mal déclarées, la filière aurifère a longtemps laissé filer une partie de sa valeur hors des caisses publiques. Pour Yaoundé, l’enjeu dépasse la seule fiscalité : il touche aussi la souveraineté économique, la crédibilité de l’État et la capacité du pays à transformer une ressource locale en recettes visibles.

Le Cameroun appartient à la CEMAC, l’espace économique d’Afrique centrale où les États cherchent à diversifier leurs revenus au-delà du pétrole, des importations et des droits de douane classiques. Dans ce contexte, l’or prend une place nouvelle. Le ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique a engagé depuis plusieurs mois un resserrement du cadre autour du secteur. L’objectif affiché est simple : faire correspondre ce qui est extrait, ce qui est déclaré et ce qui est taxé.

Ce que prévoit Yaoundé à partir du 1er août

Le 15 juillet 2026, à Yaoundé, le ministre des Mines a annoncé le lancement, à compter du 1er août 2026, d’une vaste opération de contrôle dans la filière aurifère. Selon les chiffres présentés par le gouvernement, cette opération doit permettre de récupérer environ 395 milliards de francs CFA, soit près de 680 millions de dollars, en recettes fiscales et douanières, à partir d’une production estimée à 17,17 tonnes d’or pour les exercices 2025 et 2026. Le même cadrage évoque 95 milliards de francs CFA attendus sur la production de 2025 et le solde sur 2026.

Le gouvernement dit s’appuyer sur des contrôles de terrain et sur les conclusions tirées des écarts entre déclarations nationales et données extérieures. L’ITIE, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, avait déjà signalé de fortes divergences dans les flux d’or. Pour 2023, le Cameroun n’aurait déclaré que 22,3 kg exportés, alors que d’autres bases de données commerciales faisaient état de volumes bien supérieurs sortis du territoire. Cette anomalie a servi de point d’appui à la nouvelle offensive administrative.

Autre donnée mise en avant par les autorités : plus de 200 sociétés actives dans l’extraction artisanale semi-mécanisée auraient été identifiées comme illégales dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua. Le ministère a publié, le 13 mai 2026, une liste actualisée de ces opérateurs, en annonçant la fermeture des sites non conformes et des procédures de régularisation pour certaines entreprises. Plusieurs sources convergentes reprennent ce chiffre, ce qui confirme l’ampleur du phénomène.

Pourquoi cette reprise en main change la donne

Cette opération ne vise pas seulement des contrevenants. Elle révèle un problème plus profond : l’encadrement d’une activité qui s’est développée plus vite que ses mécanismes de contrôle. Dans les zones minières de l’Est et de l’Adamaoua, l’or fait vivre des centaines de travailleurs, des transporteurs, des acheteurs, des mécaniciens et des petits commerçants. Mais il alimente aussi une économie informelle où les pertes fiscales sont importantes et où les communes, pourtant théoriquement bénéficiaires d’une part des redevances, récupèrent très peu au regard des volumes réellement sortis.

Le signal envoyé aux opérateurs est clair : l’ère des tolérances implicites touche à sa fin. Le ministère a déjà évoqué des sanctions, des suspensions de titres et un examen plus strict des permis semi-mécanisés. Dans le même temps, le gouvernement pousse vers une formalisation plus large, avec des exigences de conformité administrative, environnementale et fiscale. Cette ligne peut rassurer l’administration des finances publiques. En revanche, elle risque de fragiliser les acteurs les plus petits ou les moins organisés s’ils n’ont pas accès à un accompagnement réel vers la régularisation.

Le sujet dépasse aussi le Cameroun. Les écarts de déclaration sur l’or touchent la confiance entre États, banques centrales, administrations douanières et circuits commerciaux internationaux. Quand les chiffres nationaux ne correspondent plus aux flux constatés ailleurs, les partenaires économiques doutent. À l’échelle de l’Afrique centrale, où la CEMAC cherche à mieux capter les ressources minières, la bataille camerounaise contre la fraude aurifère sert donc de test. Elle dira si un pays peut mieux surveiller sa ressource sans bloquer l’activité, et sans laisser les bénéfices partir par des circuits opaques.

Une séquence à suivre de près dans la région

La suite se jouera dans l’exécution. Les autorités camerounaises devront prouver que les contrôles annoncés produisent autre chose que des fermetures ponctuelles. Il faudra voir si les recettes remontent réellement dans le budget, si les sites sont régularisés, et si les circuits d’exportation deviennent enfin traçables. Le dossier est d’autant plus sensible que le pays prépare aussi des projets miniers industriels à Bibemi, Colomine, Mborguene et Mbé. Ces chantiers peuvent changer l’échelle du secteur, mais seulement si la gouvernance suit.

Pour les autorités de Yaoundé, le défi est donc double. Il faut récupérer des recettes perdues. Il faut aussi éviter qu’un secteur porteur ne se transforme en nouveau foyer d’opacité. Dans une Afrique centrale où les États cherchent à mieux valoriser leurs ressources, la filière or du Cameroun devient un indicateur. Si la réforme tient, elle pourrait inspirer d’autres pays de la sous-région. Si elle cale, elle rappellera qu’une ressource stratégique ne suffit pas à produire de la richesse publique sans contrôle, données fiables et institutions capables d’agir sur le terrain.