Un marché sous tension, mais pas condamné à importer

À Yaoundé, le sucre n’est pas seulement un produit de consommation courante. C’est aussi un test de souveraineté industrielle. Quand la demande grimpe plus vite que l’offre locale, chaque sac importé rappelle la fragilité d’une filière encore trop dépendante de l’extérieur.

Le Cameroun s’inscrit pourtant dans une trajectoire officielle d’industrialisation et de substitution aux importations. La Stratégie nationale de développement 2020-2030, la SND30, sert de cadre de référence à l’action publique, avec l’ambition de transformer davantage les matières premières sur place et de réduire les sorties de devises. Dans la sous-région, la CEMAC pousse aussi des logiques d’import-substitution et de diversification productive, signe que le sujet dépasse largement le seul cas camerounais.

Dans ce décor, l’annonce d’un projet de raffinerie portée par NASCO change la donne. Le groupe prévoit une unité de 100 millions de dollars, financée pour lancer les travaux civils, avec une capacité annoncée de 300 000 tonnes par an et une mise en production visée en 2028. Cette projection n’a rien d’anodin dans un pays où le sucre reste structurellement déficitaire.

Des importations lourdes, une production locale encore insuffisante

Le cœur du problème est connu. La filière repose depuis des décennies sur la Société sucrière du Cameroun, SOSUCAM, acteur historique du secteur. Selon les informations disponibles, l’entreprise exploite environ 25 000 hectares de plantations de canne et affiche une capacité annuelle de l’ordre de 120 000 tonnes, avec un objectif de montée vers 130 000 tonnes à l’horizon 2027. Même en progressant, ce niveau reste inférieur aux besoins du marché intérieur.

Les chiffres du commerce extérieur donnent la mesure de l’écart. En 2024, le Cameroun a importé pour 4 999,4 milliards de FCFA de biens, tandis que les produits végétaux ont pesé 624,2 milliards de FCFA dans la facture, dont 318,6 milliards pour le riz et 214,1 milliards pour le blé. Dans le même ensemble de données, l’État note aussi une progression des achats de sucre, signe que la dépendance alimentaire ne se limite pas aux céréales.

Les estimations croisées sur le sucre convergent vers un constat simple : la demande domestique dépasse nettement la production nationale. Les sources sectorielles évoquent une consommation annuelle proche de 300 000 tonnes, voire davantage selon les méthodes de calcul, alors que l’offre locale reste comprise entre 120 000 et 160 000 tonnes. Le différentiel est comblé par les importations.

Le mouvement n’est pas nouveau, mais il s’accélère. Les données de commerce international citées dans l’enquête de départ indiquent que les achats de sucre du Cameroun sont passés de 97 000 tonnes en 2020 à 298 000 tonnes en 2024, pour une facture passée d’environ 50 millions de dollars à 197 millions de dollars. Même sans reprendre la rhétorique alarmiste, l’ordre de grandeur dit bien la pression qui pèse sur les réserves en devises et sur les prix intérieurs.

Dans ce contexte, le gouvernement cherche à faire du sucre un levier de substitution aux importations et d’exportation régionale. La feuille de route publique rappelle régulièrement que la transformation locale des productions agricoles et agro-industrielles doit réduire la vulnérabilité du pays aux chocs extérieurs. Le sucre fait partie de ces filières jugées stratégiques.

Ce que changerait une nouvelle usine à Kribi et au-delà

Si le projet NASCO aboutit, l’effet ne sera pas seulement industriel. Il touchera aussi la géographie économique. Une raffinerie de 300 000 tonnes par an pourrait déplacer le centre de gravité d’une filière dominée par un opérateur unique vers un marché plus concurrentiel, avec davantage de pression sur les prix, les délais d’approvisionnement et les standards de qualité. Pour les ménages, l’enjeu est immédiat : un sucre plus disponible, moins exposé aux ruptures. Pour les industriels de la boisson et de l’agroalimentaire, c’est une variable décisive dans le coût de production.

Mais une capacité annoncée ne suffit pas. Toute raffinerie dépend d’un approvisionnement régulier en canne, d’une logistique fiable et d’un financement stable. C’est ici que la différence se joue entre un projet de vitrine et une vraie filière. Les sources disponibles insistent d’ailleurs sur le besoin de sécuriser une base agricole large pour alimenter l’usine à pleine charge. Sans cela, la dépendance aux importations se déplacerait simplement d’un produit fini vers une matière première.

Le signal est aussi régional. En Afrique centrale, les besoins en sucre restent importants, tandis que la CEMAC cherche à renforcer sa stratégie d’import-substitution. Si le Cameroun augmente réellement sa production, il pourrait mieux servir les marchés voisins, notamment dans l’espace communautaire, où les flux commerciaux restent encore dominés par les achats extérieurs. Cela donnerait du poids au Cameroun dans l’industrie agroalimentaire de la sous-région, pas seulement dans le négoce.

Il faut toutefois garder une lecture prudente. L’horizon 2028 laisse du temps, mais il laisse aussi place à des retards de chantier, à des arbitrages bancaires et à des difficultés d’approvisionnement agricole. Dans un secteur où l’équilibre économique dépend du coût de l’énergie, du transport et de la matière première, la réussite du projet se jouera sur la discipline d’exécution autant que sur la taille annoncée de l’investissement.

Au fond, le dossier du sucre au Cameroun raconte autre chose qu’un simple lancement d’usine. Il dit la tension entre une économie encore très ouverte aux importations et une ambition nationale de production locale renforcée. Il dit aussi la place croissante des industriels africains dans des filières longtemps dominées par quelques acteurs historiques. Si le projet annoncé tient ses délais, le Cameroun pourrait transformer un point faible récurrent en atout régional. S’il ralentit, la facture des importations continuera d’absorber une part précieuse de devises et de marges industrielles.