Quand le moteur devient une issue
À Freetown, le volant d’un kekeh — ce tricycle motorisé qui sert de transport urbain — n’est plus réservé aux hommes. Pour des Sierra-Léonaises diplômées, mères de famille ou jeunes en quête de revenus, il est devenu une porte d’entrée vers un travail réel, même quand l’emploi salarié se dérobe. Dans une capitale où les trajets dépendent encore largement de solutions informelles, la présence accrue de conductrices dit autant la débrouille des ménages que les limites du marché du travail.
Le phénomène s’inscrit dans une économie où l’informel pèse très lourd. Le Programme des Nations unies pour le développement a indiqué en 2024 que les entreprises informelles représentaient environ 90 % de l’économie sierra-léonaise. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale décrivent, eux aussi, un pays où l’emploi formel reste étroit, tandis que l’auto-emploi absorbe une grande partie de la main-d’œuvre. Dans ce contexte, les transports urbains ne sont pas seulement un service ; ils deviennent un marché du quotidien.
À Freetown, la mobilité organise aussi l’emploi
Freetown, capitale de la Sierra Leone, s’étend aujourd’hui bien au-delà du plan d’infrastructures qui l’a façonnée. La ville a grossi rapidement, tandis que le réseau public n’a pas suivi au même rythme. Le résultat est visible sur les routes : les kekeh, les poda-poda et les motos sont devenus essentiels pour relier les quartiers centraux aux zones moins desservies. Des travaux universitaires sur la mobilité urbaine à Freetown estiment d’ailleurs que l’offre informelle représente une part très importante du transport public, avec les kekeh au cœur de ce système.
Cette dépendance explique une partie de l’attrait du métier. Quand les bus sont rares, chers ou incapables de couvrir tous les axes, conduire un kekeh permet de générer une recette quotidienne. La logique est simple : les passagers paient pour la disponibilité, la flexibilité et la capacité à atteindre des rues où les grands véhicules passent mal. Pour beaucoup de femmes, ce n’est pas un choix idéal. C’est un arbitrage entre le manque d’emplois stables et la nécessité de faire entrer de l’argent au foyer.
Les autorités ont bien tenté de rééquilibrer l’offre. Le gouvernement a lancé le projet de mobilité urbaine intégrée et résiliente, puis appuyé la mise en circulation de 50 bus Waka Fine à partir de janvier 2024 pour renforcer les liaisons à Freetown. Mais même avec ces bus, le système reste hybride. Les transports formels s’étendent, tandis que les opérateurs informels continuent de combler les vides. C’est dans cet espace que les conductrices de kekeh trouvent leur place.
Les femmes entrent dans un secteur masculin
Le changement n’est pas seulement économique. Il est aussi social. Dans le reportage d’agence consacré à ces conductrices, Hawa Mansaray et Alimatu Kamara racontent un parcours fait d’apprentissage rapide, de persévérance et de stigmatisation. L’une a appris en payant un formateur ; l’autre explique qu’elle a choisi le kekeh après avoir longtemps cherché un emploi sans succès. Ce témoignage éclaire une réalité fréquente en Sierra Leone : le diplôme n’ouvre pas automatiquement la porte d’un emploi formel.
Le cadre juridique a pourtant évolué. La loi sur l’égalité de genre et l’autonomisation des femmes, adoptée en 2022, prévoit un minimum de 30 % de femmes dans plusieurs espaces publics et privés, ainsi que des dispositions pour l’accès à la formation, à l’emploi et au crédit. En 2023, les élections générales ont d’ailleurs porté la représentation des femmes à des niveaux plus élevés au Parlement et dans certains conseils locaux, selon ONU Femmes. Mais cette avancée institutionnelle ne se traduit pas automatiquement dans l’économie de rue, où l’essentiel des revenus reste hors des grandes entreprises et des administrations.
Le ministère du Travail, relayé par des organisations partenaires, reconnaît que la participation des femmes au marché du travail formel demeure inférieure à 30 %. Les données de la Banque mondiale montrent aussi que la participation féminine à la population active reste plus faible qu’on ne l’imagine souvent, même si elle progresse. L’enjeu n’est donc pas seulement de « donner du travail » aux femmes, mais de rendre ce travail plus sûr, mieux payé et compatible avec les responsabilités familiales qui pèsent encore très largement sur elles.
Ce que révèle cette montée des conductrices
La percée des femmes dans le kekeh révèle d’abord l’ampleur du sous-emploi des jeunes. Les estimations de la Banque mondiale montrent que le sous-emploi reste élevé en Sierra Leone, avec un niveau plus marqué chez les femmes que chez les hommes. Autrement dit, la question n’est pas seulement celle du chômage au sens strict. Elle touche aussi la qualité des emplois disponibles, leur durée, leur revenu et leur stabilité. Beaucoup de Sierra-Léonais travaillent déjà. Mais ils ne gagnent pas assez, ou pas régulièrement, pour sortir de la précarité.
Le transport informel agit alors comme un amortisseur social. Il absorbe la crise, mais il ne la résout pas. Il permet à une diplômée sans poste de travailler, à une mère célibataire de financer son foyer, à une jeune femme de gagner une autonomie qu’un emploi de bureau lui refuse. En même temps, il expose à d’autres risques : fatigue, accidents, harcèlement de rue, revenus variables et accès limité au crédit pour acheter son propre véhicule. Dans une capitale où la mobilité conditionne l’accès à l’école, au marché, à l’hôpital et au travail, la question du transport rejoint celle de l’égalité réelle.
Le sujet dépasse enfin la seule Sierra Leone. Dans toute l’Afrique de l’Ouest, les villes grandissent plus vite que leurs réseaux de transport, et l’informel prend le relais. À l’échelle de la CEDEAO, la pression démographique, l’emploi des jeunes et la place des femmes dans les économies urbaines resteront des sujets de premier plan. Le cas de Freetown montre qu’une politique de mobilité ne se limite pas aux routes et aux bus. Elle détermine aussi qui peut travailler, qui peut circuler et qui peut transformer une activité de survie en métier reconnu.