Quand un pays affiche une croissance soutenue, la vraie question n’est pas seulement le niveau du PIB. C’est de savoir qui en profite, et à quelle vitesse elle se transforme en emplois stables. Au Bénin, cette question reste centrale, alors que l’État et le Groupe de la Banque mondiale viennent d’ouvrir un nouveau cycle de coopération sur dix ans.
Un cap de dix ans dans un pays qui veut convertir sa croissance en emplois
Le Bénin s’inscrit dans une trajectoire de long terme. La Vision Bénin 2060, lancée à Cotonou en février 2026, fixe un horizon de développement structuré sur plusieurs décennies. Le nouveau cadre de partenariat avec la Banque mondiale s’aligne sur cette logique. Il couvre la période 2027-2036 et doit accompagner la création d’emplois de qualité, au moment où le pays cherche encore à faire basculer sa croissance vers davantage d’inclusion.
Ce cadrage intervient aussi dans un environnement ouest-africain marqué par des tensions de voisinage, des pressions sécuritaires au nord du Bénin et des besoins persistants en infrastructures de base. Le pays appartient à la CEDEAO, l’organisation économique régionale ouest-africaine, et à l’UEMOA, l’union monétaire qui réunit huit États partageant le franc CFA et la BCEAO. Dans ce cadre, les choix de financement ont une portée qui dépasse Cotonou, Porto-Novo et les seuls arbitrages nationaux.
Le 16 juin 2026, la Banque mondiale a approuvé un nouveau Country Partnership Framework pour le Bénin. L’enveloppe annoncée atteint 2,6 milliards de dollars sur dix ans. Elle est présentée comme une première, car c’est le premier accord de ce type conclu sur une telle durée entre les deux parties. Le même jour, l’institution a aussi validé deux financements additionnels pour un total de 320 millions de dollars.
Ces deux appuis ciblent des besoins très concrets. Le premier, d’un montant de 150 millions de dollars, porte sur la première phase du barrage multifonctions de Dogo-Bis, sur le fleuve Ouémé. Le second, de 170 millions de dollars, finance le programme ALAFIA 1, dédié à la nutrition, à la santé et au développement de la petite enfance. À Cotonou, la signature des accords a eu lieu le 17 juillet 2026, en présence des autorités béninoises et des équipes du Groupe de la Banque mondiale.
Trois priorités : capital humain, infrastructures, secteur privé
Le nouveau cadre repose sur trois axes. D’abord, une main-d’œuvre en meilleure santé et mieux formée. Ensuite, des infrastructures de base capables de soutenir la productivité. Enfin, une transformation économique tirée par le secteur privé. La Banque mondiale dit vouloir faire de l’emploi le fil conducteur de l’ensemble. Cette logique n’est pas nouvelle au Bénin, mais elle est désormais inscrite dans un dispositif de dix ans, avec une coordination annoncée entre l’IDA, l’IFC et la MIGA.
Le signal envoyé est clair : il ne suffit plus d’ajouter des projets. Il faut relier formation, financement, terre, énergie et débouchés. Le document de partenariat souligne d’ailleurs que le pays doit créer 250 000 emplois par an pour absorber l’arrivée des jeunes sur le marché du travail. Il rappelle aussi qu’en 2025, la grande majorité des postes créés relevaient encore de l’informel. Le problème n’est donc pas seulement quantitatif. Il est aussi lié à la qualité des emplois et à leur capacité à sécuriser des revenus réguliers.
Sur le front macroéconomique, le Bénin affiche pourtant des performances solides. La Banque mondiale indique une croissance de 7,5 % en 2024, un niveau présenté comme le plus élevé depuis 1990. Les projections publiées en 2025 tablent sur une moyenne de 7,1 % entre 2025 et 2027. En parallèle, la pauvreté nationale a reculé, même si elle reste élevée : 36,2 % entre 2021 et 2022, contre 38,5 % sur la période 2018-2019. Ce décalage entre croissance et transformation sociale explique l’intérêt du nouveau cadre.
La Banque mondiale souligne aussi un autre blocage : l’accès au financement, surtout pour les femmes. Le partenariat vise notamment 53 000 entrepreneures. Ce point est important dans un pays où l’économie informelle reste dominante et où les PME peinent encore à passer de l’activité de survie à la croissance durable. L’enjeu n’est donc pas seulement le volume de crédit. C’est aussi l’orientation du crédit vers des activités capables d’élargir la base productive.
Dogo-Bis, nutrition et nord du pays : les effets attendus dépassent les annonces
Le barrage de Dogo-Bis concentre une partie des attentes. Le projet doit, à terme, atteindre 128 MW, irriguer 17 500 hectares, réduire le risque d’inondation de 40 % et restaurer 14 000 hectares de forêt, selon la Banque mondiale. Les documents techniques préparés par l’administration béninoise confirment qu’il s’agit d’un projet stratégique pour le fleuve Ouémé et pour plusieurs départements du centre-est du pays. La question n’est pas seulement énergétique. Elle est aussi agricole, hydrique et territoriale.
Le ministre béninois de l’Économie et des Finances a insisté sur ce point dans les échanges publics autour du partenariat : l’agriculture concentre encore une grande partie des populations pauvres, parfois jusqu’à 70 % selon les zones évoquées par le gouvernement. Dans ce contexte, l’investissement dans l’énergie et dans les filières rurales devient un outil de redistribution par la productivité, pas seulement un poste de dépense publique. Le nord du pays, exposé à des incursions de groupes armés venus du Sahel, doit aussi bénéficier d’une allocation liée à la prévention et à la résilience.
Le volet nutrition n’est pas moins stratégique. La Banque mondiale rappelle que le programme ALAFIA 1 vise les femmes, les nouveau-nés, les enfants de moins de cinq ans, les adolescents et les jeunes. Le Bénin s’inscrit ainsi dans une séquence régionale plus large où la nutrition et le développement de la petite enfance sont redevenus des priorités communes en Afrique de l’Ouest et du Centre. Pour les ménages, l’enjeu est immédiat : moins de malnutrition, plus de capital humain, donc davantage de chances d’entrer plus tard dans des emplois productifs.
Le tout s’inscrit dans un portefeuille déjà dense. La Banque mondiale indique que son portefeuille au Bénin compte de nombreuses opérations couvrant l’agriculture, l’énergie, la protection sociale et les infrastructures. Cette accumulation montre que le partenariat ne repart pas de zéro. Il s’adosse à des réformes, à des projets déjà en cours et à des dispositifs régionaux comme Mission 300, qui vise l’accès à l’électricité pour 300 millions d’Africains d’ici 2030.
Pour le Bénin, l’enjeu des dix prochaines années sera donc moins de multiplier les annonces que de réussir l’articulation entre trois mondes : l’État stratège, le secteur privé qui investit, et les territoires où vivent les jeunes, les agriculteurs et les familles les plus exposées à l’insécurité économique. Si cette chaîne fonctionne, le pays peut consolider une croissance plus inclusive. Sinon, la performance macroéconomique continuera de coexister avec un marché du travail trop informel et des inégalités territoriales persistantes. C’est cette équation que le nouveau partenariat place désormais au centre.