À Kampala, la fiscalité avance sur une ligne de crête

En Ouganda, la pression budgétaire est réelle. Le gouvernement veut lever davantage de recettes sans casser des secteurs qui pèsent déjà lourd dans l’emploi, la consommation et l’activité urbaine. C’est dans ce cadre que le président Yoweri Museveni a renvoyé au Parlement deux réformes fiscales adoptées à Kampala, jugeant que certaines clauses risquaient de créer des distorsions entre entreprises, d’encourager l’évasion fiscale et de peser sur l’économie.

Le sujet dépasse donc le seul arbitrage technique. Il touche à une question centrale pour un État membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) : comment élargir l’assiette fiscale sans fragiliser la compétitivité ni nourrir les circuits informels ? Cette tension est d’autant plus sensible que l’EAC pousse ses membres vers une meilleure harmonisation des taxes et des politiques budgétaires.

Ce que le président a renvoyé aux députés

Le 14 juillet 2026, le Parlement ougandais a confirmé que Museveni refusait de promulguer l’Income Tax (Amendment) Bill, 2026 et l’Excise Duty (Amendment) Bill, 2026. Selon la Chambre, le président a ciblé deux points précis : la création d’une retenue à la source sur les gains des paris et jeux d’argent, avec une exemption pour les casinos terrestres, et la hausse forte des droits d’accise sur les plastiques à usage unique.

Sur les jeux, l’exécutif redoute une concurrence biaisée entre opérateurs. Le texte maintenait une taxation des gains de paris et de gaming, tout en ménageant les casinos terrestres agréés par la loi de 2016 sur les loteries et les jeux. Pour Museveni, ce traitement différent ouvrait un espace à l’optimisation fiscale et à la fuite de recettes. Le raisonnement est clair : si les règles ne sont pas identiques, l’activité se déplace là où l’impôt pèse le moins.

Sur les plastiques, le Parlement avait validé une hausse de 2,5 % ou 70 dollars par tonne à 25 % ou 1 500 dollars par tonne, selon le montant le plus élevé. La commission parlementaire avait présenté cette évolution comme un moyen de mieux cibler les plastiques jetables, de limiter la pollution et d’aligner l’Ouganda sur des tendances régionales plus strictes. Mais le président estime que le saut est trop brutal pour un tissu industriel qui ne dispose pas encore, selon lui, d’alternatives suffisamment viables.

Jeux d’argent, plastiques et recettes publiques : trois équilibres différents

Le dossier des paris illustre la montée en puissance d’un marché difficile à encadrer. En janvier 2026, le National Lotteries and Gaming Regulatory Board indiquait que les mises étaient passées de 4,3 trillions de shillings ougandais en 2023/2024 à 8,3 trillions en 2024/2025, avec des recettes non fiscales en hausse. Le régulateur y voit un progrès de la formalisation. Le pouvoir, lui, y voit aussi une source de rendement à mieux capter.

Mais la question n’est pas seulement budgétaire. Dans les centres urbains, surtout à Kampala, le jeu en ligne touche de plus en plus de ménages. Une fiscalité mal calibrée peut pousser une partie des opérateurs vers des plateformes moins visibles, donc plus difficiles à contrôler. À l’inverse, une taxe trop douce laisse au secteur une rente importante sans contribution proportionnée au budget public. C’est ce déséquilibre que Museveni veut corriger, sans pour autant figer le marché.

Les plastiques renvoient à un autre dilemme. Le comité parlementaire a lui-même noté que la réforme visait surtout les objets à usage unique, souvent associés aux déchets urbains, aux caniveaux obstrués et aux inondations dans Kampala. Le texte prévoit aussi de taxer une large gamme de produits, des sacs aux pailles, en passant par les couvercles, gobelets et films plastiques. Mais dans un pays où une industrie de collecte, de transport et de recyclage fait vivre des milliers de personnes, un choc fiscal trop rapide peut déplacer le coût vers les petites entreprises et les travailleurs de l’informel.

Le gouvernement ougandais cherche pourtant à accroître fortement ses ressources propres. Pour l’exercice 2026/2027, il vise 45,96 trillions de shillings de recettes intérieures, dont 40,16 trillions de shillings de recettes fiscales. L’objectif affiché est de porter le ratio recettes fiscales/PIB à 15,5 %, contre environ 13 % aujourd’hui, puis davantage à moyen terme. Dans cette logique, chaque exemption compte. Chaque trou dans la grille fiscale devient un sujet politique.

Ce que cela dit de l’Ouganda et de la région

Ce renvoi au Parlement ne traduit pas un rejet de la réforme fiscale dans son ensemble. Il signale plutôt un arbitrage interne au pouvoir : financer l’État, oui, mais sans casser des secteurs considérés comme stratégiques ni créer des écarts de traitement trop visibles. C’est une ligne délicate dans un pays où la croissance, les emplois urbains et la discipline budgétaire sont étroitement liés à la capacité de l’État à lever l’impôt sans braquer les acteurs économiques.

La portée régionale est réelle. À Arusha, les ministres des finances de l’EAC ont récemment appelé à une meilleure harmonisation des taxes, des cadres budgétaires et des règles applicables aux biens échangés dans la Communauté. Dans cet environnement, la décision ougandaise est observée de près : elle montre jusqu’où un État membre peut pousser la taxation des biens de consommation sans rompre avec les signaux régionaux d’intégration et de convergence.

Pour l’Afrique de l’Est, l’enjeu est clair : la montée des recettes domestiques doit se faire sans étouffer les secteurs qui créent des emplois ni favoriser les stratégies de contournement. Le cas ougandais rappelle qu’une réforme fiscale n’est pas seulement un instrument de collecte. C’est aussi un test de cohérence économique, de justice entre opérateurs et de crédibilité institutionnelle. Le prochain point à surveiller sera le retour du texte en séance parlementaire, avec la possibilité d’amendements sur les paris et sur les plastiques.