Quand un programme de formation devient un test de passage pour les jeunes talents

Dans plusieurs capitales africaines, la même question revient chez les étudiants en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques, les filières STIM : comment transformer un bon parcours de formation en premier emploi, en stage utile ou en projet qui tient debout ? C’est précisément là que se joue l’intérêt des dispositifs de mentorat et de mise en réseau, bien au-delà de la seule remise d’un certificat. À Abidjan, cette logique prend désormais une dimension panafricaine. Le programme de bourses et d’accompagnement porté par Yango a réuni sa promotion 2026 autour de 24 jeunes issus de six pays africains, après une sélection opérée parmi plus de 600 candidatures.

La Côte d’Ivoire reste un terrain central pour ce type d’initiative. Le pays a multiplié, ces derniers mois, les dispositifs publics d’insertion des jeunes, avec une foire nationale de l’emploi affichant 62 052 opportunités en juillet 2025 et des programmes gouvernementaux orientés vers la formation, l’apprentissage et l’entrepreneuriat. Le ministère en charge de la Jeunesse présente d’ailleurs l’emploi des jeunes comme un axe structurant de son action. Dans ce paysage, les partenariats avec des entreprises du numérique sont devenus un outil complémentaire, notamment quand ils associent formation, accompagnement et stages en entreprise.

Six pays, douze semaines, une même logique de montée en compétences

La promotion 2026 du Fellowship a été annoncée au printemps 2026 et confirmée à Abidjan lors de sa phase finale. Les 24 lauréats viennent de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Sénégal, de l’Éthiopie, de la Zambie et du Mozambique. Ils ont suivi douze semaines de formation en design thinking, technologie, intelligence artificielle, leadership, storytelling et présentation de projets. Les participants ont aussi travaillé sur des idées liées à l’éducation, aux paiements et à la communication, avec l’idée de faire émerger des réponses adaptées aux réalités locales.

Le dispositif ne se limite pas à la transmission de compétences techniques. Il combine mentorat, échanges avec des experts, rencontres professionnelles et travail collectif entre jeunes de pays différents. Cette méthode répond à une faiblesse bien connue du marché de l’emploi africain : beaucoup de jeunes diplômés possèdent des bases solides, mais manquent de passerelles vers les entreprises, les incubateurs ou les réseaux capables d’accélérer un projet. En Afrique de l’Ouest comme en Afrique australe ou dans la Corne de l’Afrique, la demande en compétences numériques progresse, tandis que les systèmes d’insertion peinent encore à absorber les nouvelles cohortes de diplômés. L’Union africaine insiste d’ailleurs sur la formation technique, professionnelle et entrepreneuriale comme levier de création d’emplois pour la décennie 2019-2028.

À Abidjan, les organisateurs ont mis en avant six projets finalistes, dont trois individuels et trois collectifs. Ils se partageront une enveloppe de 12 000 dollars, soit environ 6,8 millions de francs CFA. Ce montant reste modeste à l’échelle d’un écosystème numérique, mais il a une portée concrète pour des jeunes qui cherchent souvent leur premier tremplin financier. Les lauréats n’obtiennent pas seulement une aide. Ils gagnent du temps, des contacts et une première validation de leur idée. C’est souvent ce qui manque entre un prototype scolaire et un projet exploitable par des utilisateurs réels.

Abidjan comme base régionale, et la question de la valeur créée localement

Le choix d’Abidjan n’est pas anodin. En juillet 2025, Yango a ouvert dans la capitale économique ivoirienne son siège régional pour l’Afrique, présenté comme son hub principal sur le continent. L’entreprise a aussi indiqué vouloir investir progressivement plus de 300 millions de dollars en Côte d’Ivoire, au sein d’un écosystème qui pèse plusieurs centaines de milliards de francs CFA de transactions chaque année, notamment dans la mobilité, la logistique et la vente de véhicules. Cette implantation fait d’Abidjan un point d’ancrage stratégique pour coordonner les activités de l’entreprise en Afrique francophone.

Ce positionnement explique aussi l’intérêt de l’entreprise pour les talents numériques. Yango présente son Fellowship comme une manière de soutenir les écosystèmes locaux, pas seulement de financer des formations ponctuelles. Dans ses communications, le groupe rappelle qu’il opère dans plus de 30 pays et qu’il veut adapter ses services aux usages locaux, ce qui donne à son programme de formation une portée qui dépasse la philanthropie classique. L’enjeu est aussi économique : une entreprise de plateforme a besoin d’ingénieurs, de développeurs, de spécialistes des données, de designers et de profils capables de dialoguer avec les marchés africains dans leurs langues et leurs habitudes.

Pour la Côte d’Ivoire, l’intérêt est double. D’un côté, le pays consolide sa place de porte d’entrée régionale pour les services numériques et la mobilité. De l’autre, il voit se développer un marché de l’emploi où le secteur privé attend des profils immédiatement opérationnels, tandis que l’État continue de renforcer ses propres dispositifs, des guichets emploi aux stages d’immersion. Le Fellowship vient donc se greffer sur un effort plus large, sans s’y substituer. Il apporte une petite échelle, mais une forte intensité pédagogique, là où les besoins restent massifs.

Ce que cette expérience dit des nouvelles trajectoires africaines

Le passage d’une première édition centrée sur la Côte d’Ivoire à une cohorte répartie sur six pays change la nature du programme. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner des talents dans un seul marché, mais de constituer un réseau transfrontalier de jeunes capables d’échanger des méthodes, des contacts et des solutions. C’est un point important dans un continent où les marchés restent fragmentés, alors même que les problèmes se ressemblent souvent : mobilité, accès aux services, paiements, formation, information. Une solution conçue à Dakar, Accra ou Lusaka peut inspirer Abidjan ou Addis-Abeba, à condition d’être adaptée aux réalités locales.

La portée continentale est là. Ce type d’initiative montre que les grandes entreprises technologiques présentes en Afrique cherchent de plus en plus à se positionner comme acteurs d’écosystème, et plus seulement comme fournisseurs de services. La concurrence pour attirer les talents s’intensifie, tout comme la bataille pour ancrer les innovations sur le continent plutôt que de les voir partir ailleurs. Dans ce contexte, les jeunes formés à l’IA, au design thinking et au leadership deviennent une ressource stratégique, pour les entreprises, pour les administrations et pour les start-up locales. La suite se jouera sur un terrain très concret : la capacité de ces projets à survivre après la cérémonie, à entrer dans le monde du travail et à trouver des débouchés durables dans chaque pays concerné.