Quand l’endurance se raconte aussi au féminin

Dans les courses d’ultra-endurance, la question n’est plus seulement de savoir qui va vite au départ. Elle est aussi de savoir qui tient, qui s’adapte, qui gère l’effort quand le sommeil manque, que le terrain casse les jambes et que la ligne d’arrivée semble reculer. C’est là que les performances féminines récentes bousculent les certitudes. Jasmin Paris est devenue en mars 2024 la première femme à terminer la Barkley Marathons dans le temps imparti, avec 99 secondes d’avance sur la barrière des 60 heures.

Ce fait n’est pas un simple exploit individuel. Il dit quelque chose d’un sport où les modèles dominants ont longtemps été masculins, alors même que l’ultra-endurance oblige à repenser les critères classiques de performance. En Afrique aussi, cette lecture compte. Les courses de trail et d’ultra y progressent, mais les femmes restent moins visibles sur les lignes de départ, et la question de l’accès aux compétitions, à l’encadrement et au temps d’entraînement pèse encore fortement. L’International Trail Running Association indique que les femmes représentent environ 30,5 % de sa base de données en 2025, tandis que la participation féminine reste plus basse à mesure que la distance augmente.

Des écarts qui se resserrent à mesure que la distance s’allonge

Sur marathon, l’écart moyen entre hommes et femmes reste net. Mais plus l’épreuve s’étire, plus cet écart se réduit. Des données relayées par l’ITRA et ses partenaires montrent qu’en trail, la part des femmes chute quand la distance grandit : environ 45,5 % sur 10 km, mais seulement 13 % au-delà de 100 miles. À l’échelle continentale, l’Afrique se situe autour de 28 % de participation féminine dans ces bases, ce qui confirme un potentiel réel, mais encore freiné par des barrières très concrètes.

Les explications physiologiques avancées sont connues. Les femmes disposent souvent d’une meilleure capacité à mobiliser les graisses comme carburant sur la durée, d’une résistance à la fatigue parfois supérieure et d’un profil musculaire utile sur les efforts prolongés. Mais les spécialistes restent prudents. Andy Jones, chercheur à l’université d’Exeter, souligne que la science est encore en retard sur ces distances extrêmes. Richard Burden, qui suit la santé et la performance des athlètes féminines à l’Institut du sport britannique, plaide lui aussi pour davantage de données avant de tirer des conclusions définitives.

Autrement dit, on observe déjà des tendances. On ne peut pas encore en faire une règle universelle. C’est important, car le sport aime les formules simples. Or l’ultra-endurance ne se laisse pas résumer à une comparaison brute entre deux sexes. Le sommeil, la nutrition, l’expérience du terrain, la gestion de la douleur et la capacité à garder un rythme stable pendant des heures ou des jours pèsent tout autant. Dans ce registre, les femmes qui gagnent racontent souvent moins une supériorité absolue qu’une façon différente de courir.

Ce que disent les courses : mental, méthode et communauté

La récente victoire de Rachel Entrekin sur la Cocodona 250 et le record de Sophie Woods sur la Via Alpina ont renforcé cette impression : les femmes ne se contentent plus de participer aux grandes épreuves, elles disputent la victoire et les records. À l’UTMB, la référence mondiale du trail autour du Mont-Blanc, les podiums féminins sont devenus des espaces de très haut niveau, avec des écarts parfois minimes et une densité qui oblige les organisateurs à revoir leur lecture de la performance.

Les athlètes interrogées mettent aussi en avant une dimension mentale. Sophie Woods dit avoir dû composer avec les incendies de forêt, la fatigue extrême et les insectes sur son record de la Via Alpina. Yngvild Kaspersen, double lauréate de la CCC à l’UTMB, insiste sur le travail psychologique nécessaire à l’entraînement. Ce ne sont pas des anecdotes. Dans des courses de plusieurs jours, la préparation mentale devient une technique de course à part entière.

Il y a enfin la question de la communauté. Beaucoup de coureuses disent bénéficier d’un environnement d’entraide plus visible entre femmes, alors même qu’elles restent minoritaires au départ. Cette solidarité n’efface pas la concurrence. Elle rend le sport plus accessible à celles qui hésitent à s’y engager. C’est aussi ce que montre le travail de réseaux comme SheRACES, qui pointe les obstacles très simples, mais décisifs : manque d’aires de change adaptées, communication trop intimidante, faible représentation des femmes dans les visuels de course, ou encore difficulté à concilier entraînement et charge familiale.

Ce que cela change pour le continent africain

Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse la seule comparaison hommes-femmes. Il touche à l’accès au sport de fond dans des contextes où les calendriers, les moyens financiers et les infrastructures varient fortement d’un pays à l’autre. En Afrique du Sud, au Kenya, en Éthiopie, au Maroc, en Tanzanie ou au Rwanda, la course de fond est déjà un terrain de prestige international. Mais le trail et l’ultra restent moins structurés, moins médiatisés et souvent moins inclusifs pour les femmes. Or les données de l’ITRA montrent qu’en Afrique, la participation féminine progresse, sans encore rejoindre les niveaux observés dans certaines régions d’Océanie ou d’Amérique du Sud.

Ce point compte aussi pour la lecture des performances africaines dans les sports d’endurance. Les grandes championnes du continent ont déjà changé la hiérarchie mondiale sur route et sur piste. Les performances récentes de Tigst Assefa ou de Peres Jepchirchir, toutes deux issues de la région est-africaine, rappellent que les limites féminines sont repoussées en permanence quand l’accès à l’entraînement, aux compétitions et au suivi scientifique s’améliore. Le trail pourrait suivre la même trajectoire si les organisateurs adaptent leurs formats, leurs horaires, leurs ravitaillements et leur communication.

La portée continentale est donc double. D’un côté, l’ultra-endurance montre que la performance féminine n’est ni marginale ni symbolique. De l’autre, elle révèle combien les conditions d’entrée dans le sport restent inégales. Le vrai sujet n’est pas de proclamer que les femmes sont « meilleures » que les hommes. Il est de constater que, sur les efforts très longs, les écarts se resserrent, que les récits changent, et que la représentation des femmes dans les courses de fond peut encore progresser. C’est là que se joue la prochaine étape : moins dans un duel entre sexes que dans l’élargissement du nombre de femmes capables de prendre le départ, en Afrique comme ailleurs.