Quand la compétence circule, la relation bilatérale change d’échelle

À Tunis, la diaspora revient chaque été avec ses valises, ses habitudes et des devises qui comptent dans l’économie nationale. Mais la vraie question n’est plus seulement celle des vacances. Elle est plus stratégique : comment faire en sorte que les allers-retours entre la Tunisie et la France créent aussi de l’emploi, des savoir-faire et des projets durables des deux côtés de la Méditerranée ? Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont atteint 8,817 milliards de dinars en 2023, puis 4,5 milliards de dinars au premier semestre 2024, selon une note de travail préparée pour un atelier de la Commission économique pour l’Afrique à Tunis.

Cette question prend une autre dimension en Tunisie, où le chômage reste élevé, surtout chez les jeunes et les diplômés de l’enseignement supérieur. L’Institut national de la statistique a compté 38,4 % de chômage chez les 15-24 ans et 22,5 % chez les diplômés au quatrième trimestre 2025. Dans ce contexte, la mobilité professionnelle n’est pas un luxe. Elle devient un outil de gestion du marché du travail, à condition de rester organisée, encadrée et utile au pays d’origine comme au pays d’accueil.

Des couloirs de mobilité existent déjà entre Tunis et Paris

La Tunisie s’appuie sur plusieurs institutions pour canaliser ces départs et ces retours : l’Office des Tunisiens à l’Étranger, créé en 1988, accompagne la diaspora ; l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant, ANETI, pilote l’accès au marché du travail ; et la Banque centrale suit les flux de devises. L’OTE dit aujourd’hui encadrer des programmes destinés aux familles, aux étudiants et aux compétences tunisiennes à l’étranger, avec plus de 1,8 million de Tunisiens à l’étranger recensés sur son portail.

Du côté français, la mobilité repose sur des dispositifs déjà balisés. France-Visas précise qu’un programme « jeune professionnel » ouvre droit à un visa de long séjour portant cette mention, tandis que le statut de travailleur saisonnier permet une activité limitée à six mois par an. Le ministère français de l’Intérieur rappelle aussi que ce statut s’adresse à un étranger venant exercer une activité saisonnière dans la limite de six mois sur douze. Autrement dit, les outils juridiques existent déjà ; le défi consiste surtout à mieux les utiliser et à les adapter aux besoins tunisiens.

En 2025, Tunis et Paris ont d’ailleurs avancé sur un terrain précis : les compétences dans le transport et la logistique. Les ministères tunisiens des Transports et de l’Emploi ont ouvert, le 10 avril 2025 à Tunis, un séminaire international consacré à ce sujet, en présence des ambassadrices de l’Union européenne et de France en Tunisie. Quelques semaines plus tôt, un accord-cadre entre l’ANETI, l’Agence tunisienne de la formation professionnelle et l’Office français de l’immigration et de l’intégration a été présenté comme un cadre de promotion de la migration légale et de la mobilité des jeunes tunisiens vers les métiers en tension.

La mobilité circulaire vaut plus qu’une simple embauche

L’enjeu est simple : transformer une migration subie en circulation choisie. En France, certaines branches ont besoin de main-d’œuvre sur des périodes courtes, notamment dans l’agriculture, la logistique, les services et les métiers du soin. En Tunisie, des profils formés restent parfois sans débouché rapide, en particulier parmi les diplômés. Un contrat saisonnier bien conçu peut donc servir les deux économies, à condition d’offrir des règles claires, un retour sécurisé et une reconnaissance réelle de l’expérience acquise.

C’est aussi la logique des projets de mobilité circulaire portés par l’OFII. Son rapport d’activité 2022 mentionne le projet THAMM, lancé début 2022, avec un objectif explicite : accroître la mobilité circulaire entre la Tunisie, la France et d’autres États européens, promouvoir des programmes concrets de circulation des compétences et améliorer l’employabilité des demandeurs d’emploi qualifiés. Cette logique est importante, car elle évite de réduire la relation migratoire à une sortie définitive du territoire tunisien. Elle crée, au contraire, un va-et-vient qui peut alimenter les secteurs productifs, la formation et l’investissement.

Le problème, en Tunisie, tient moins au principe qu’aux frictions administratives et fiscales. Les acteurs du dossier décrivent des démarches encore lourdes, des coûts de transaction élevés et un environnement monétaire qui n’encourage pas toujours le retour des revenus ou la création d’activité. Cette rigidité pèse davantage sur les petits porteurs de projet que sur les grandes entreprises. Elle ralentit aussi les Tunisiens installés en France qui voudraient travailler quelques jours à distance depuis Tunis tout en restant fiscalement et socialement en règle.

Sur ce point, le télétravail transfrontalier ouvre une piste, mais il n’existe pas encore de cadre spécifique entre la Tunisie et la France. Les règles françaises sur l’imposition des personnes vivant à l’étranger rappellent déjà qu’un salarié peut changer de résidence fiscale selon sa situation. En pratique, cela signifie que la flexibilité technologique avance plus vite que le droit applicable. Pour les entreprises, c’est un frein. Pour les compétences tunisiennes, c’est une occasion parfois perdue d’investir, de conseiller ou de monter un projet depuis Tunis sans couper le lien avec le marché français.

Ce que Tunis, Paris et la région ont intérêt à surveiller

La portée du dossier dépasse le seul axe Tunisie-France. La Tunisie est au cœur de la rive sud de la Méditerranée et demeure l’un des principaux pays d’origine des flux de compétences vers l’Europe du Sud et l’Europe occidentale. La note de la CEA rappelle d’ailleurs que plus de 84 % des Tunisiens résidant à l’étranger vivent en Europe, dont 55 % en France. Ce poids donne à la relation bilatérale une valeur de laboratoire pour toute l’Afrique du Nord, où les politiques migratoires et les besoins de main-d’œuvre se négocient de plus en plus à travers des accords techniques et sectoriels.

La Tunisie a donc intérêt à penser sa diaspora comme une infrastructure économique, pas seulement comme une source de remises. L’OTE, la BCT et l’ANETI travaillent déjà dans ce sens. Mais pour que la circulation des compétences profite vraiment à Tunis, à Sfax, à Sousse ou aux régions de l’intérieur, il faut des passerelles plus lisibles vers l’emploi, la formation, le retour temporaire et l’investissement productif. Sans cela, les départs continueront de répondre à l’urgence individuelle, au lieu d’alimenter une stratégie nationale.

Ce dossier mérite enfin une attention régionale. L’Union africaine défend, à travers la libre circulation et l’intégration continentale, une vision où le mouvement des personnes doit soutenir le développement, non l’appauvrir. Pour la Tunisie, pays africain et méditerranéen, la question est donc la suivante : comment faire de la mobilité un levier de souveraineté économique, au moment où les jeunes diplômés cherchent des débouchés et où les partenaires européens veulent des compétences immédiatement opérationnelles ? C’est là que se joue la suite du dossier, bien plus que dans la seule saison touristique.