À Addis-Abeba, une séquence qui dépasse le seul dossier sahélien
Au Sahel central, la question n’est plus seulement de savoir quand reviendra le vote. Elle est aussi de savoir qui parle encore à qui, et sur quelles bases. Pour le Burkina Faso, où la transition militaire s’est installée dans la durée à Ouagadougou, la prochaine discussion de l’Union africaine sur les transitions burkinabè et nigérienne dit beaucoup de l’état du dialogue continental.
Ce rendez-vous intervient dans un contexte régional profondément reconfiguré. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont quitté la CEDEAO, le retrait étant devenu effectif le 29 janvier 2025, même si des aménagements temporaires ont été prévus pour la circulation, les papiers d’identité et les échanges commerciaux. Dans le même temps, l’UA maintient sa doctrine classique : rejet des changements anticonstitutionnels, retour à l’ordre constitutionnel et transitions inclusives.
Le 27 juillet 2026, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine doit donc examiner l’évolution des transitions au Burkina Faso et au Niger, après plusieurs mois de tension entre impératif sécuritaire et exigences institutionnelles. Addis-Abeba cherche un point d’équilibre délicat : garder un canal ouvert avec des autorités de fait, sans donner l’impression d’entériner des transitions sans horizon électoral clair.
Le Burkina Faso, entre refonte institutionnelle et horizon politique brouillé
À Ouagadougou, la séquence a pris une ampleur politique nette en 2026. Le 29 janvier, le gouvernement a annoncé la dissolution des partis et formations politiques et l’abrogation des textes qui encadraient leur fonctionnement, leur financement et le statut du chef de file de l’opposition. Puis, le 27 mars, l’Assemblée législative de transition a adopté à l’unanimité la Charte de la Révolution progressiste populaire, qui transforme l’ALT en Assemblée législative du peuple et consacre juridiquement la nouvelle ligne politique portée par le capitaine Ibrahim Traoré.
Ces choix ne relèvent pas d’un simple changement de vocabulaire. Ils redessinent le cadre de représentation, réduisent la place des formations politiques et éloignent, pour l’instant, toute perspective de calendrier électoral rapproché. Pour les autorités, il s’agit de stabiliser l’action publique et d’aligner les institutions sur la “Révolution progressiste populaire”. Pour une partie de la société civile et des acteurs politiques, le signal est inverse : la transition s’éloigne davantage d’un retour pluraliste classique.
L’UA n’ignore pas ce basculement. En juillet 2026, son président de Commission, Mahmoud Ali Youssouf, s’est rendu à Ouagadougou et a rencontré le Premier ministre burkinabè, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, puis le ministre des Affaires étrangères, Karamoko Jean-Marie Traoré. Les readouts officiels évoquent un échange “franc” et la volonté d’accompagner le pays dans ses efforts de paix et de stabilité. Cette visite montre que l’UA ne rompt pas le contact, même lorsqu’elle critique les trajectoires de transition.
Le Niger, la sécurité comme argument politique majeur
À Niamey, le cadre juridique a lui aussi été profondément remodelé. La Charte de la refondation, promulguée le 26 mars 2025, a fixé la transition à 60 mois, soit cinq ans modulables selon la situation sécuritaire, et a dissous les partis politiques. Cette architecture a donné une base institutionnelle à la junte du général Abdourahamane Tiani, tout en repoussant l’horizon électoral.
Le Niger et le Burkina Faso restent aussi suspendus des instances de l’Union africaine depuis les prises de pouvoir militaires de 2023 au Niger et de 2022 au Burkina Faso. Dès septembre 2022, l’UA avait condamné le second coup d’État burkinabè et réclamé un retour à l’ordre constitutionnel au plus tard le 1er juillet 2024. Cette ligne de principe n’a pas changé. En revanche, son efficacité politique est désormais discutée, car les deux pays ont consolidé leurs propres dispositifs de légitimation interne.
Le Sahel reste en outre sous pression sécuritaire. Dans ses prises de parole récentes, l’UA a de nouveau dénoncé, le 20 juillet 2026, les attaques terroristes au Niger et au Mali, preuve que le dossier militaire continue de peser sur les arbitrages politiques. Autrement dit, l’argument sécuritaire n’est pas seulement un décor. Il structure la durée des transitions et alimente la marge de manœuvre des autorités en place.
Humanitaire, économie et rapports de force : ce que la décision de l’UA peut changer
Les chiffres donnent la mesure de l’enjeu social. Les données de l’UNHCR disponibles fin juin 2026 montrent que le Burkina Faso compte plus de 2,1 millions de personnes déplacées internes, tandis que le Niger en recense plusieurs centaines de milliers. À l’échelle du Sahel central, l’UNHCR souligne aussi un déplacement forcé massif et durable, avec des besoins de protection qui dépassent le seul registre humanitaire.
Le poids de la crise ne se limite pas aux villages les plus exposés. Il atteint les capitales, les villes secondaires, les marchés, les écoles et les services publics. Quand la sécurité se dégrade, les collectivités locales absorbent la pression, les circuits informels se tendent et l’économie urbaine comme l’économie rurale fonctionnent sous contrainte. C’est aussi pour cela que l’UA parle désormais autant de déplacement, d’assistance alimentaire et de développement que de processus électoraux.
Dans ce paysage, la stratégie d’“engagement constructif” de la Commission de l’UA vise moins à faire plier les autorités qu’à éviter une coupure totale. L’organisation veut maintenir la pression sur le retour au pouvoir civil, tout en gardant un rôle sur les dossiers humanitaires, sécuritaires et institutionnels. Cette approche est aussi liée à la nouvelle géographie politique de l’Afrique de l’Ouest, où la CEDEAO reste active mais ne structure plus la relation avec Ouagadougou et Niamey comme auparavant.
Pour le Burkina Faso, cette évolution compte à trois niveaux. D’abord, elle pèse sur la reconnaissance internationale des nouvelles institutions à Ouagadougou. Ensuite, elle influence la capacité du pays à négocier une coopération régionale utile contre les groupes armés. Enfin, elle teste la crédibilité de l’UA comme cadre continental capable de parler à des régimes issus de ruptures constitutionnelles sans renoncer à ses propres principes.
Une séquence à surveiller au-delà de l’Afrique de l’Ouest
La portée dépasse largement le Burkina Faso et le Niger. Si l’UA parvient à garder un dialogue utile, elle pourra encore peser sur des transitions militaires qui se prolongent. Si elle échoue, le risque est de voir se banaliser des pouvoirs de transition durables, avec leurs propres textes fondamentaux, leurs propres institutions et un rapport de force institutionnalisé avec les organisations régionales.
Le dossier est donc continental. Il interroge l’autorité normative de l’UA, la capacité de la CEDEAO à gérer les séquelles du retrait des trois pays sahéliens, et la place croissante des logiques de souveraineté sécuritaire dans la gouvernance africaine. À court terme, la vraie question n’est pas seulement celle du calendrier électoral. C’est celle du type d’État que le Burkina Faso, à Ouagadougou, entend construire dans les années qui viennent.