À Dar es Salaam, le retour à la vie quotidienne ne suffit pas à refermer ce que le scrutin du 29 octobre 2025 a laissé derrière lui. Pour les familles endeuillées, les blessés et les personnes qui ont fui leur quartier, le premier anniversaire ravive une question toujours sans réponse complète : qui rendra compte des morts et des disparitions ?

Un scrutin contesté, puis des rues meurtries

La Tanzanie vote dans un cadre où le parti au pouvoir, le Chama cha Mapinduzi (CCM), domine la vie politique depuis l’indépendance. Avant le scrutin de 2025, le principal parti d’opposition, Chadema, avait été écarté de la compétition après un différend sur le code électoral. Son dirigeant, Tundu Lissu, était détenu et poursuivi pour trahison. Le candidat du parti ACT-Wazalendo avait lui aussi été exclu de la course présidentielle.

Ces restrictions ont pesé sur la crédibilité du processus. Dans son évaluation préliminaire, la mission de l’Union africaine a relevé des obstacles à la participation politique, des problèmes d’accès des observateurs et une coupure nationale d’internet pendant le scrutin. Elle a appelé à des réformes constitutionnelles et à une politique plus inclusive. La déclaration de la mission d’observation de l’Union africaine replace ainsi les violences dans un contexte électoral déjà tendu.

Le 29 octobre 2025, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes après le vote. Les autorités ont imposé des restrictions de circulation et l’accès à internet a été interrompu. Des habitants de Dar es Salaam ont fui des quartiers où les affrontements et les tirs faisaient craindre pour leur sécurité. Une résidente, identifiée sous le prénom d’Asama dans le témoignage transmis, raconte avoir vu un homme touché par balle devant elle. Son récit illustre le traumatisme vécu, sans permettre à lui seul d’établir le bilan général ni les circonstances de chaque décès.

La présidente Samia Suluhu Hassan a été proclamée vainqueure avec 97,66 % des voix, selon le résultat annoncé par les autorités. Ce score, obtenu alors que les principales forces d’opposition n’étaient pas pleinement en lice, a nourri les contestations. Les manifestations qui ont suivi ont été réprimées par les forces de sécurité. Les responsabilités individuelles et la légalité de chaque usage de la force restent au cœur des demandes d’enquête.

518 morts recensés, mais des questions ouvertes

Le bilan demeure l’un des points les plus sensibles. Une commission d’enquête mise en place par la présidence a recensé au moins 518 morts liés aux violences électorales. Son rapport, remis le 23 avril 2026, précise que ce décompte pourrait ne pas être exhaustif : certaines familles auraient enterré leurs proches sans déclaration officielle. L’agence de presse Associated Press a également rapporté cette réserve, tandis que le quotidien tanzanien The Citizen a rendu compte du détail des conclusions de la commission.

Chadema et des organisations de défense des droits humains ont avancé des estimations supérieures, que les Nations unies ont indiqué ne pas pouvoir vérifier dans les conditions de l’époque. Ces chiffres concurrents ne doivent donc pas être présentés comme établis. Le bilan de 518 morts constitue le décompte officiel de la commission, pas une réponse définitive à toutes les questions sur les victimes ou les circonstances des décès.

La commission a documenté les décès, mais des observateurs et des organisations de défense des droits humains lui reprochent de ne pas avoir suffisamment examiné le rôle des forces de sécurité ni établi les responsabilités. Human Rights Watch souligne qu’un an après le scrutin, aucune arrestation d’agents pour les violations alléguées n’avait été annoncée. L’organisation appelle à des enquêtes indépendantes et à des mécanismes de reddition de comptes. Le rapport de la commission apporte donc un repère officiel, mais ne clôt pas le débat sur l’imputabilité.

Les effets dépassent les familles endeuillées. Des habitants disent rester marqués par les scènes de violence. Des opposants et des critiques du pouvoir redoutent des arrestations arbitraires ou des poursuites pour trahison et terrorisme. Pour les commerçants et les travailleurs de l’économie informelle, les journées de fermeture, les déplacements interrompus et les coupures de communication ont aussi perturbé les revenus. À Dar es Salaam, ces conséquences se vivent dans les quartiers et les marchés ; à Dodoma, capitale politique, elles interpellent directement les institutions chargées de l’enquête et de la réponse publique.

Le deuil ne remplace pas la transparence

À l’occasion de l’anniversaire, des messes ont été célébrées en mémoire des victimes et Chadema a annoncé une période de deuil de sept jours. Ces gestes donnent une place publique au chagrin, dans un pays où de nombreuses familles cherchent encore des informations sur leurs proches. Ils ne remplacent toutefois ni la publication des faits vérifiables ni l’examen des plaintes et des disparitions signalées.

La commission présidentielle a évoqué des mesures de réconciliation et des réformes. Pour les familles, l’enjeu est plus concret : savoir où sont les disparus, comprendre les circonstances des morts, récupérer les dépouilles lorsqu’elles sont identifiées et obtenir une enquête crédible. Les autorités ont la responsabilité de protéger les droits des personnes mises en cause comme ceux des victimes. Une procédure transparente doit pouvoir distinguer les faits établis, les accusations et les responsabilités démontrées.

Ce dossier concerne aussi l’Afrique de l’Est. La Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs pays voisins autour de la coopération régionale. L’Union africaine a déjà demandé des réformes et une participation politique plus inclusive. La manière dont Dodoma répondra aux conclusions de la commission pèsera donc sur la confiance des Tanzaniens dans leurs institutions et sur la crédibilité des engagements démocratiques régionaux.

Le prochain repère ne sera pas seulement une commémoration. Ce seront les suites données aux recommandations de la commission, l’accès des familles aux informations et la capacité des institutions à enquêter sans protéger les responsables présumés. Un an après le scrutin, les chiffres officiels éclairent une partie du bilan. La vérité complète et la responsabilité, elles, restent à établir.