Une économie qui avance, mais un modèle sous tension

À Victoria, la question n’est plus seulement de faire croître l’économie seychelloise. Elle est désormais de savoir comment la rendre plus productive, alors que l’archipel compte une population réduite, un marché intérieur étroit et des besoins de compétences qui évoluent vite.

Les Seychelles ont longtemps affiché une trajectoire enviée en Afrique. Le pays reste, selon la Banque mondiale, la seule économie à revenu élevé du continent. Mais cette réussite repose sur un équilibre fragile. Le tourisme, la pêche et les services associés portent l’essentiel de l’activité. Dans un État insulaire de la région de l’Afrique de l’Est, les coûts de transport, la dépendance aux importations et les chocs extérieurs pèsent lourdement sur la croissance.

C’est dans ce contexte qu’un nouveau rapport de la Banque mondiale avance un chiffrage précis : si les réformes recommandées sont menées de front, les Seychelles pourraient créer 2 900 emplois supplémentaires d’ici 2040, générer l’équivalent de plus de 7 600 emplois mieux rémunérés, relever le PIB de 13 % et faire progresser les salaires réels d’environ 8 %.

Ce que le rapport met sur la table

Le document de la Banque mondiale s’articule autour de trois axes. D’abord, moderniser le marché du travail et l’environnement des affaires. Ensuite, mieux valoriser le capital humain. Enfin, accélérer la transformation numérique.

Sur le premier point, l’institution plaide pour une réglementation du travail plus adaptée, une meilleure gestion de la main-d’œuvre étrangère, ainsi qu’une réduction des obstacles au commerce et à l’investissement. Elle juge aussi essentiel de renforcer la justice commerciale, un levier souvent discret mais décisif pour sécuriser les contrats et rassurer les entreprises.

Sur le deuxième axe, le message est clair : l’école seule ne suffit plus. La Banque mondiale appelle à améliorer la qualité de l’éducation, à créer des passerelles plus fluides entre formation et emploi, et à réduire la vulnérabilité des jeunes face au chômage. À l’échelle des Seychelles, cet enjeu compte d’autant plus que le pays a besoin de compétences rares dans les métiers techniques, les services, le numérique et certaines fonctions de l’hôtellerie.

Le troisième axe touche à la transformation numérique. L’accès à Internet, la montée des services publics en ligne et le développement des compétences numériques doivent, selon le rapport, soutenir l’innovation et l’entrepreneuriat. Cette orientation rejoint une dynamique déjà visible à Victoria, où l’État développe ses services digitaux, notamment l’identité numérique nationale SeyID et plusieurs démarches administratives en ligne.

Le vrai sujet : la productivité, pas seulement les emplois

Le cœur du débat n’est pas uniquement le nombre d’emplois annoncés. Il s’agit surtout de savoir si les Seychelles peuvent produire davantage de richesse avec une main-d’œuvre limitée. C’est là que se joue la prochaine phase de développement du pays.

Les chiffres officiels montrent un marché du travail déjà tendu. Le Bureau national des statistiques indique un taux de chômage de 3,3 % au premier trimestre 2026. À court terme, cela peut paraître faible. Mais, dans une petite économie comme celle des Seychelles, la vraie difficulté n’est pas seulement de trouver un emploi. C’est de trouver des emplois productifs, stables et compatibles avec les compétences disponibles.

Le vieillissement de la population accentue cette pression. Plus la population active ralentit, plus le pays dépend d’un meilleur usage de chaque travailleur, local ou étranger. Le rapport de la Banque mondiale souligne d’ailleurs que la main-d’œuvre étrangère occupe une part importante du secteur privé. Cela pose une question sensible, mais centrale : comment protéger la cohésion sociale tout en maintenant l’activité des entreprises et la continuité des services ?

Pour les ménages seychellois, l’enjeu est concret. Des réformes réussies peuvent ouvrir davantage de débouchés aux jeunes, améliorer les revenus et élargir les perspectives de mobilité sociale. Pour les entreprises, elles peuvent réduire les frictions administratives, sécuriser l’investissement et faciliter le recrutement. Pour l’État, elles peuvent aussi soutenir les finances publiques à moyen terme, à condition que la hausse de l’activité compense les coûts initiaux des changements.

Une trajectoire seychelloise qui résonne au-delà de l’archipel

Les Seychelles ne sont pas un cas isolé. Dans toute l’Afrique de l’Est, les petits États insulaires ou les économies de taille réduite se heurtent aux mêmes contraintes : dépendance au tourisme, exposition aux chocs extérieurs, rareté des compétences et coût élevé de la logistique. Les réponses apportées à Victoria intéressent donc au-delà de l’archipel.

Le pays a déjà montré qu’un État africain peut combiner stabilité institutionnelle, discipline macroéconomique et capacité de réforme. Le défi actuel est différent : il consiste à transformer un modèle qui a réussi en un modèle capable de durer. Cela passe par l’éducation, l’emploi, le numérique et une meilleure intégration des jeunes dans l’économie formelle.

Cette séquence compte aussi pour l’Union africaine et pour les politiques régionales sur l’emploi des jeunes, la mobilité des compétences et la transformation numérique. Si les Seychelles parviennent à mettre en œuvre un paquet cohérent de réformes, le pays pourra servir de laboratoire à d’autres économies africaines confrontées à une question similaire : comment passer d’une croissance correcte à une croissance plus productive, plus inclusive et mieux distribuée.

La prochaine étape se jouera dans l’exécution. Les annonces, à elles seules, ne créeront ni emplois ni salaires plus élevés. Ce sont la cohérence des réformes, leur rythme et leur capacité à toucher l’école, l’entreprise et l’administration qui diront si l’archipel peut tenir la promesse de 2040.