Dans les élevages camerounais, la question n’est plus seulement celle du volume de production. Elle concerne aussi la qualité des aliments distribués aux volailles et la capacité à suivre les substances qui peuvent passer de la ferme à l’assiette.

Des travaux menés au Cameroun ont mis en évidence la présence de mycotoxines, de métaux lourds et de résidus de médicaments vétérinaires dans des aliments pour volailles, des tissus de poulet et des œufs. Ces résultats ne signifient pas que tous les produits avicoles sont dangereux. Ils révèlent plutôt un risque sanitaire à surveiller sur l’ensemble de la chaîne.

Une alerte qui concerne trois grands bassins avicoles

Les recherches ont porté sur des élevages situés dans les régions du Centre, du Littoral et de l’Ouest. Ces territoires concentrent une part importante de la production moderne de poulets et d’œufs consommés au Cameroun. Ils approvisionnent notamment Yaoundé, Douala, Bafoussam et plusieurs marchés de la sous-région d’Afrique centrale.

Le travail s’inscrit dans une démarche conduite par des chercheurs de l’Université de Yaoundé I et du Centre de recherche en alimentation et nutrition de l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales. Une enquête auprès de 900 ménages a également permis d’évaluer les habitudes de consommation et le niveau d’information des familles.

Dans l’étude publiée en 2022, les chercheurs ont retrouvé des aflatoxines, dont l’aflatoxine B1, ainsi que de l’ochratoxine A dans des échantillons de poulet et d’œufs. Ces substances sont produites par certains champignons qui se développent dans des matières premières mal séchées ou mal stockées, notamment le maïs et l’arachide.

Les concentrations moyennes mesurées dans les tissus analysés atteignaient 1 800 nanogrammes par kilogramme pour les aflatoxines dans le muscle de poulet. Elles atteignaient 966,7 nanogrammes par kilogramme dans les œufs. Pour l’ochratoxine A, les valeurs rapportées étaient de 1 400 nanogrammes par kilogramme dans le muscle et de 1 933,3 nanogrammes par kilogramme dans les œufs.

Des contaminants qui peuvent suivre toute la chaîne

La contamination peut commencer avant même l’arrivée des aliments dans les fermes. Les céréales et les tourteaux utilisés pour nourrir les volailles peuvent accumuler des résidus de pesticides, d’engrais ou de métaux présents dans les sols. Une mauvaise conservation favorise ensuite le développement de moisissures et la production de mycotoxines.

Une étude consacrée aux aliments pour volailles dans les régions du Centre, du Littoral et de l’Ouest a détecté plusieurs éléments métalliques, dont le plomb, le cadmium, l’arsenic et le mercure. Les niveaux variaient selon l’origine des aliments et leur type. Dans certains échantillons, le plomb ou l’arsenic dépassait les valeurs de référence utilisées par les chercheurs.

Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec précision. La présence d’un contaminant dans un aliment ou un tissu ne permet pas, à elle seule, de conclure à une intoxication généralisée de la population. Le risque dépend de la concentration, de la fréquence de consommation, de l’âge et de l’état de santé des personnes exposées.

Les enfants, les femmes enceintes et les personnes souffrant déjà d’une maladie chronique peuvent nécessiter une attention particulière. Cependant, les études disponibles ne permettent pas encore de mesurer précisément l’exposition cumulée de ces groupes dans la population camerounaise.

Le mauvais usage des médicaments ajoute un autre risque

Les chercheurs signalent également la présence possible de résidus d’antibiotiques dans les produits avicoles. Au Cameroun, plusieurs travaux scientifiques ont décrit l’utilisation de médicaments antimicrobiens dans les élevages, parfois sans prescription, sans dosage précis ou sans respect du délai d’attente avant l’abattage.

Le délai d’attente correspond à la période nécessaire pour que les résidus d’un médicament diminuent dans la viande ou les œufs. Lorsqu’il n’est pas respecté, les consommateurs peuvent être exposés à des traces de produits vétérinaires.

Le chloramphénicol constitue un cas particulièrement sensible. Cet antibiotique est interdit dans la production alimentaire dans de nombreux cadres réglementaires en raison de risques graves pour la santé. Sa détection dans certains échantillons étudiés a donc conduit les chercheurs à demander un renforcement des contrôles et de la traçabilité.

L’usage excessif ou mal encadré des antibiotiques pose aussi le problème de la résistance antimicrobienne. Des bactéries peuvent devenir moins sensibles aux traitements. À terme, certaines infections deviennent alors plus difficiles à soigner chez les animaux comme chez les êtres humains.

Une filière essentielle, mais encore difficile à contrôler

La filière avicole joue un rôle important dans l’alimentation et l’économie camerounaises. Elle fournit des protéines accessibles, crée des emplois et fait vivre des producteurs, des transporteurs, des commerçants et des transformateurs. Les mesures de sécurité sanitaire doivent donc protéger les consommateurs sans fragiliser les petits et moyens élevages.

Le défi se pose différemment selon les acteurs. Les grandes exploitations disposent plus facilement de laboratoires, de vétérinaires et de systèmes de stockage adaptés. Les petits producteurs, eux, travaillent souvent avec des marges réduites et achètent des aliments dont la composition ou l’origine sont difficiles à vérifier.

Dans les marchés urbains, la chaîne du froid, le transport et la manipulation peuvent également modifier le niveau de risque. Dans les zones rurales, l’accès aux services vétérinaires et aux analyses de laboratoire reste plus limité. Une politique efficace doit donc dépasser les seuls contrôles en laboratoire et accompagner les pratiques de terrain.

Les chercheurs recommandent notamment d’améliorer la qualité des matières premières, le stockage des aliments, le suivi des traitements vétérinaires et la surveillance des produits vendus. Il faut aussi renforcer la coopération entre les services de l’élevage, de la santé publique, du commerce et de l’environnement.

Un enjeu pour l’Afrique centrale

Le sujet dépasse les frontières camerounaises. Les échanges de poulets, d’œufs, de poussins et d’aliments relient le Cameroun à ses voisins de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, la CEMAC. Cette organisation regroupe notamment le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale, le Tchad, la République centrafricaine et la République du Congo.

Des normes communes et des contrôles compatibles pourraient faciliter la circulation de produits sûrs dans la sous-région. À l’inverse, des systèmes de surveillance très inégaux peuvent déplacer le risque d’un marché à l’autre.

La prochaine étape scientifique consiste à mesurer les co-expositions, c’est-à-dire les effets possibles de plusieurs contaminants présents simultanément. Il faudra aussi déterminer leur accumulation éventuelle dans l’organisme humain. Pour le Cameroun, cette recherche peut servir de base à une politique de sécurité alimentaire plus régulière, fondée sur les données locales et adaptée aux réalités de la filière.