Quand apprendre à lire devient un obstacle de plus au Sahel
Dans plusieurs pays sahéliens, l’école accueille des millions d’enfants, mais elle ne garantit pas encore l’essentiel : savoir lire avec assurance à la fin du primaire. C’est là que se joue une partie décisive de l’avenir économique, social et civique de la région, bien au-delà des seuls taux de scolarisation. La Banque mondiale rappelle que la “learning poverty”, ou pauvreté des apprentissages, désigne un enfant de 10 ans incapable de lire et comprendre un texte simple.
Le constat est d’autant plus préoccupant que le Sahel concentre plusieurs fragilités à la fois : croissance démographique rapide, pauvreté des ménages, classes souvent surchargées, difficulté à recruter et garder des enseignants formés, et enseignement dans une langue que beaucoup d’enfants ne parlent pas à la maison. Ces facteurs se renforcent mutuellement. Ils transforment l’entrée à l’école en parcours d’obstacles, puis en sortie prématurée pour une partie des élèves.
Un sous-financement devenu structurel
La question n’est pas seulement pédagogique. Elle est budgétaire. En juillet 2026, l’UNESCO a alerté sur un piège de la dette qui réduit l’espace fiscal des États et empêche d’investir suffisamment dans l’éducation. L’organisation indique que, dans les pays en développement, les paiements au titre de la dette dépassent largement les budgets éducatifs, et que l’aide mondiale à l’éducation recule encore.
Dans son argumentaire, l’UNESCO met aussi en avant un ordre de grandeur frappant : 113 pays dépensent davantage pour le service de la dette que pour l’éducation. Pour l’Afrique subsaharienne, le rapport souligne un écart moyen de 3,6 fois en faveur du remboursement de la dette. Autrement dit, chaque arbitrage budgétaire devient plus difficile, alors même que les besoins d’apprentissage de base restent massifs.
Ce diagnostic rejoint le livre blanc de la Banque mondiale sur l’éducation au Sahel, publié en 2021, qui estimait qu’environ neuf élèves sur dix n’atteignaient pas les niveaux attendus en lecture et écriture à la fin du primaire dans la région. Le sommet de Nouakchott, la même année, avait d’ailleurs rassemblé les dirigeants du Burkina Faso, du Tchad, du Mali, de la Mauritanie et du Niger autour d’objectifs communs : réduire la pauvreté des apprentissages, renforcer les bases en lecture et soutenir la scolarisation des filles au secondaire.
Des écarts très forts d’un pays à l’autre
Les chiffres disponibles confirment l’ampleur du problème, mais aussi ses nuances nationales. Au Niger, la Banque mondiale indiquait déjà qu’environ 99 % des enfants de 10 ans ne savaient pas lire ou comprendre un texte simple. Une version récente du profil “learning poverty” du pays rappelle qu’une part importante des enfants en âge de primaire reste aussi hors de l’école, ce qui aggrave le déficit de compétences dès le départ.
En Mauritanie, la situation demeure très tendue. Les données de l’UNICEF montrent un faible taux de fréquentation à l’âge du primaire et une scolarisation encore fragile aux niveaux plus élevés, ce qui explique la persistance des retards d’apprentissage. Au Burkina Faso, l’UNICEF signale un taux d’alphabétisation des 15-24 ans de 59 %, un niveau qui reste insuffisant pour absorber les exigences du marché du travail et de la formation technique. Au Tchad, les indicateurs d’accès à l’école et de complétion du primaire restent faibles, tandis que les ménages et les zones rurales sont particulièrement exposés aux ruptures de parcours.
| Pays | Indicateur disponible | Valeur |
|---|---|---|
| Niger | Enfants de 10 ans ne lisant pas un texte simple | 99 % |
| Mauritanie | Fréquentation ajustée, âge du primaire | 59 % |
| Burkina Faso | Alphabétisation des 15-24 ans | 59 % |
| Tchad | Achèvement du primaire | 27 % |
| Niger | Alphabétisation des 15-24 ans | 43 % |
Ce tableau ne dit pas tout, mais il montre une réalité commune : dans le Sahel, l’enjeu ne se limite plus à ouvrir une classe. Il faut surtout permettre l’appropriation réelle des savoirs de base. Sans lecture, sans écriture, sans calcul, le reste du parcours scolaire devient plus fragile, puis plus coûteux pour les familles comme pour l’État.
Réponses publiques, mais capacité encore trop limitée
Plusieurs programmes cherchent pourtant à corriger la trajectoire. Au Niger, le projet LIRE vise l’amélioration des apprentissages dans 3 300 établissements, au bénéfice de plus de 2 millions d’enfants et de 50 000 enseignants. Au Mali, le projet MIQRA cible la qualité des résultats en début de primaire et l’accès des filles au secondaire, avec un financement cumulé annoncé à 140,7 millions de dollars. Au Tchad, le programme PARAEB, lancé en 2023, dispose de 150 millions de dollars de l’IDA et met l’accent sur la lecture, l’écriture et le calcul, ainsi que sur la formation continue des enseignants.
Ces initiatives vont dans le bon sens. Mais elles se heurtent à trois limites. D’abord, leur rythme est trop lent face à l’ampleur du rattrapage. Ensuite, la pression démographique continue d’augmenter le nombre d’enfants à accueillir. Enfin, les fermetures d’écoles, les déplacements forcés et l’insécurité dans certaines zones réduisent l’effet des politiques éducatives, surtout hors des capitales et des grands centres urbains. Des organisations comme Save the Children ont déjà signalé des milliers d’écoles fermées dans la région, ce qui renforce l’écart entre les villes mieux desservies et les zones périphériques.
Le défi est donc continental autant que national. À l’échelle africaine, le Sahel sert de révélateur : quand la dette absorbe l’argent public, que les enseignants manquent et que l’école ne délivre pas les compétences fondamentales, c’est toute la chaîne de développement qui se grippe. La prochaine étape à surveiller sera la capacité des États concernés à transformer les annonces en budgets exécutés, puis en progrès mesurables sur la lecture au primaire, la rétention des filles au secondaire et l’alphabétisation des jeunes adultes.
Les signaux existent. Les leviers aussi. Mais sans financement plus stable, sans meilleure formation des enseignants et sans adaptation des langues d’enseignement aux réalités locales, la pauvreté des apprentissages restera l’un des freins les plus tenaces au développement du Sahel.