À Benghazi, une nomination qui dit plus qu’un simple changement d’organigramme
Dans l’est libyen, les mots pèsent autant que les galons. Quand un fils reçoit les responsabilités de son père au sommet d’une structure militaire, la question dépasse la personne concernée : elle touche à la manière dont la Libye organise le pouvoir, distribue l’autorité et prépare, ou bloque, la relève. Dans un pays encore traversé par des institutions concurrentes, chaque désignation de ce type devient un signal politique autant qu’un acte militaire.
La Libye reste divisée entre des pôles rivaux. À Tripoli, le gouvernement d’unité nationale de Abdelhamid Dbeibah demeure l’exécutif reconnu par une large partie de la communauté internationale. À l’est, les forces liées au maréchal Khalifa Haftar conservent une assise sécuritaire et administrative importante, tandis que le Conseil présidentiel continue d’être présenté comme le commandement suprême de l’armée libyenne dans les textes et les communications officielles de l’ouest. L’ONU, de son côté, poursuit une feuille de route centrée sur des élections nationales et l’unification des institutions.
Ce que s’est passé à l’est du pays
Le 27 août 2026, le bureau médiatique des forces basées à Benghazi a présenté Saddam Haftar comme « commandant général chargé de l’armée nationale libyenne ». Plusieurs médias régionaux ont confirmé l’usage de cette formule dans les communications officielles de l’est, après une série de rencontres diplomatiques conduites par Saddam Haftar à Benghazi dans les jours précédents. La désignation n’a pas, à ce stade, été accompagnée d’un long décret public détaillant la portée exacte de cette mission.
Cette évolution prolonge une montée en puissance déjà visible depuis plusieurs mois. En août 2025, Khalifa Haftar avait nommé son fils Saddam comme adjoint au commandement général. Le 9 août 2025, il a encore consolidé sa place dans la hiérarchie. Puis, en août 2026, Saddam Haftar a été reçu comme interlocuteur militaire et politique par plusieurs responsables étrangers, notamment l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Hanna Tetteh, lors d’échanges tenus à Benghazi.
Né en 1991, Saddam Haftar s’est imposé dans l’appareil militaire construit par son père à Benghazi. Il a dirigé la brigade Tariq Bin Ziyad, régulièrement citée dans des rapports onusiens et par des organisations de droits humains pour des abus présumés, avant de devenir une figure centrale de l’est libyen. Sa trajectoire résume un trait durable du paysage sécuritaire libyen : la frontière reste floue entre autorité militaire, loyauté familiale et pouvoir territorial.
Une succession familiale dans un pays qui cherche encore son centre
Le contexte n’est plus celui de 2019, lorsque Khalifa Haftar avait lancé l’offensive contre Tripoli. La Turquie n’est plus dans une posture de confrontation ouverte avec le camp de l’est. Les États-Unis et plusieurs partenaires européens cherchent désormais moins à faire pencher le rapport de force qu’à pousser vers un compromis institutionnel. C’est dans ce cadre que circulent, à Washington comme dans d’autres capitales, des idées de partage du pouvoir et de réunification des institutions.
Cette évolution change la portée de la nomination. En 2019, l’enjeu était militaire : prendre la capitale. En 2026, l’enjeu est politique : peser sur la future architecture de l’État libyen. L’est cherche à verrouiller sa chaîne de commandement au moment où l’ONU pousse pour des élections présidentielle et législatives, unification des organes de l’État et relance d’un dialogue structuré. La désignation de Saddam Haftar s’inscrit donc dans une stratégie de continuité, mais aussi de préparation à une phase de négociation plus large.
À Benghazi, cette logique rassure les partisans d’un bloc de l’est capable de parler d’une seule voix. À Tripoli, elle nourrit au contraire l’idée qu’une partie du pays continue de fonctionner sous une logique patrimoniale, où l’armée sert aussi de colonne vertébrale à une succession. Pour une population déjà éprouvée par les coupures d’électricité, les tensions sécuritaires et l’incertitude institutionnelle, la question reste la même : qui décide réellement, et au nom de quelle légitimité ? Les affrontements récents autour d’infrastructures énergétiques rappellent que la stabilité reste fragile, y compris loin des lignes de front d’hier.
Ce que cela change pour la Libye et pour la région
La portée de cette nomination dépasse la seule rivalité entre l’est et l’ouest. Dans toute l’Afrique du Nord, la Libye reste un carrefour de sécurité, d’énergie et de circulation transsaharienne. La tenue ou l’échec d’un processus politique à Tripoli et Benghazi influence la sécurité des frontières, les routes migratoires, les flux de carburant et l’équilibre diplomatique entre voisins. L’ONU, la Ligue arabe, l’Union africaine et les partenaires régionaux observent donc moins un seul homme qu’un système de pouvoir en recomposition.
La question des institutions reste centrale. Tant que les structures militaires, les autorités budgétaires, la Banque centrale et les circuits de décision demeureront fragmentés, toute succession, même habillée de langage officiel, restera aussi une bataille pour le contrôle de l’État. Les rapports onusiens récents montrent d’ailleurs que les discussions sur les élections avancent à pas lents, avec des désaccords persistants sur les bases juridiques du scrutin et sur la composition des organes électoraux.
Dans ce paysage, Saddam Haftar devient plus qu’un héritier. Il devient un test. Peut-il incarner une continuité militaire sans raviver les réflexes de guerre ? Peut-il parler aux diplomates étrangers tout en restant acceptable pour les rivalités internes libyennes ? Et, surtout, cette concentration du pouvoir dans l’est aidera-t-elle à réunifier la Libye, ou prolongera-t-elle une transition où l’État reste morcelé entre centres de force concurrents ? La réponse dépendra moins d’une annonce que des prochains arbitrages sur les élections, la sécurité et l’unification des institutions.