Un chantier éducatif qui cherche à éviter l’amnésie institutionnelle

À Dakar, le débat sur l’école ne se limite plus à changer des programmes. Il porte désormais sur une question plus profonde : comment réformer sans effacer ce qui a déjà été appris, testé, corrigé, puis parfois abandonné trop vite ? Dans un pays où les alternances politiques peuvent souvent casser l’élan des réformes publiques, le Sénégal choisit ici une autre méthode : faire travailler ensemble les anciens décideurs et l’équipe chargée d’écrire les nouveaux curricula.

Ce choix n’est pas anodin. Le Sénégal appartient à la CEDEAO, la communauté ouest-africaine qui regroupe encore douze États membres, dont le Sénégal, et qui fait de l’intégration régionale un levier de stabilité et de développement. Dans ce cadre, la qualité de l’école compte autant pour la citoyenneté que pour l’emploi, la mobilité et la compétitivité des économies ouest-africaines.

À Dakar, le ministère de l’Éducation nationale a ainsi installé, le mercredi 22 juillet 2026, un Conseil consultatif de l’Éducation, puis réuni cette nouvelle instance avec le Comité scientifique de la refondation curriculaire. La rencontre a associé plusieurs anciens ministres du secteur, parmi lesquels Serigne Mbaye Thiam, Mamadou Talla, Cheikh Oumar Hann, Moussa Baldé, Mamadou Ndoye, Kalidou Diallo et Ibrahima Sall. Le ministère veut s’appuyer sur cette « mémoire institutionnelle » pour capitaliser sur les acquis, repérer les blocages récurrents et éviter les réformes conçues comme si rien n’avait existé avant.

Des programmes à réécrire, mais sur la base d’un diagnostic déjà sévère

Cette méthode arrive dans un contexte de pression forte sur le système éducatif sénégalais. Le premier Rapport d’état du système éducatif national, présenté le 4 juin 2025 avec l’appui de l’IIPE-UNESCO, a montré qu’environ 38 % des enfants de 6 à 16 ans ne sont pas scolarisés, avec des écarts marqués dans les zones rurales et certaines régions de l’intérieur du pays. Le même document rappelle que plus de 70 % des enfants n’atteignent pas les compétences de base attendues en lecture, calcul et compréhension lors de l’évaluation nationale Jàngandoo de 2019.

Autrement dit, le problème n’est pas seulement l’accès à l’école. Il touche aussi la qualité des apprentissages, la continuité des parcours et l’adaptation des contenus aux réalités sociales du pays. C’est précisément là que la refondation curriculaire devient politique au sens plein du terme : elle engage ce que l’école sénégalaise décide d’enseigner, à qui, avec quels outils, et pour préparer quels horizons. Le ministre Moustapha Guirassy dit d’ailleurs travailler à une refonte « globale » du système, au-delà des seules matières ou des seules infrastructures.

Le ministère avance donc avec une double logique. D’un côté, il cherche à moderniser les contenus pour mieux tenir compte des mutations scientifiques, technologiques et sociales. De l’autre, il tente de sécuriser la réforme en la plaçant sous contrôle collectif, avec des avis issus de plusieurs générations de responsables publics. Ce n’est pas seulement une méthode de concertation. C’est aussi une façon de réduire le risque bien connu des réformes éducatives africaines : changer les intitulés sans transformer durablement les pratiques, les évaluations, la formation des enseignants et les résultats des élèves.

Un pari de continuité face au coût du retard

Les enjeux sont aussi budgétaires et sociaux. Le Sénégal a déjà engagé un effort important en faveur de l’éducation. Le rapport de l’IIPE-UNESCO rappelle qu’au cours de la dernière décennie, près de 20 % des dépenses de l’État ont été allouées à ce secteur. Mais les résultats restent insuffisants au regard des besoins, et le rapport sur « le prix de l’inaction » estime que, sans correction, les coûts fiscaux et sociaux liés aux faibles compétences de base pourraient atteindre jusqu’à 17 % du PIB du Sénégal d’ici 2030.

Ce chiffre, à lui seul, dit beaucoup. Pour les ménages, il signifie des trajectoires scolaires fragiles et des chances réduites d’insertion. Pour l’État, il annonce une facture plus lourde en matière de cohésion sociale, d’emploi des jeunes et de productivité. Pour les zones rurales, où les non-scolarisés restent nombreux, il pose aussi la question très concrète de l’équité territoriale : une réforme nationale ne vaut que si elle atteint Kaffrine, Diourbel, Matam et les autres territoires souvent éloignés des centres de décision.

La continuité institutionnelle revendiquée à Dakar répond donc à une urgence pratique. Les anciens ministres connaissent les résistances administratives, les compromis pédagogiques et les réformes restées inachevées. Les techniciens du Comité scientifique apportent, eux, la traduction curriculaire et la cohérence didactique. L’idée est simple : si le pays veut refonder l’école, il doit éviter de recommencer la discussion à zéro à chaque changement politique. Cette approche peut sembler prudente. Elle est surtout rationnelle.

Ce que Dakar teste pour lui-même, l’Afrique de l’Ouest le regarde aussi

Le dossier sénégalais dépasse enfin les frontières nationales. Dans une Afrique de l’Ouest traversée par des tensions politiques, des transitions militaires et de fortes attentes sociales, la question éducative reste l’un des rares terrains où la stabilité institutionnelle peut produire des effets visibles à moyen terme. La CEDEAO elle-même inscrit l’intégration et la prospérité partagée dans sa mission, ce qui donne à l’école une portée régionale évidente : des curricula plus pertinents, des compétences mieux reconnues et une jeunesse mieux préparée facilitent aussi la circulation du travail, des savoirs et des initiatives.

Le Sénégal tente donc autre chose qu’une réforme d’affichage. Il essaie de montrer qu’une politique publique peut survivre aux cycles politiques si elle s’appuie sur la connaissance accumulée, les diagnostics documentés et une architecture de décision plus stable. Le vrai test commencera maintenant : traduire cette concertation en contenus clairs, en formations adaptées, en suivi territorial et en résultats mesurables. C’est là que la refondation curriculaire cessera d’être une intention pour devenir une transformation réelle de l’école sénégalaise.