Entre Limbe et Kribi, le Cameroun teste sa cohérence industrielle
Dans un pays où chaque litre importé pèse sur la facture énergétique, la vraie question n’est pas seulement de savoir où construire une raffinerie. Elle est plus simple et plus rude : quel modèle peut tenir debout, sans alourdir encore les finances publiques ni reproduire les erreurs du passé ? Au Cameroun, ce débat s’est ravivé autour de deux chantiers distincts, l’un à Limbé, l’autre à Kribi, dans un contexte où la production nationale de brut reste sous pression.
Le pays appartient à la CEMAC, l’espace monétaire et économique d’Afrique centrale, où la sécurité d’approvisionnement en carburants reste un enjeu stratégique. Le Cameroun conserve une place centrale dans ce dispositif grâce à son port en eau profonde de Kribi, à son réseau logistique et à son rôle de fournisseur potentiel pour une sous-région qui dépend encore fortement des importations de produits raffinés. Dans le même temps, la Sonara, l’outil historique du raffinage national, reste fragilisée depuis l’incendie de mai 2019 à Limbé.
Deux projets, un même objectif affiché
Le premier chantier, porté par l’administration des finances, s’inscrit dans l’idée de réhabiliter ou de reconstruire la capacité de raffinage de Limbé. Le second, piloté par la Société nationale des hydrocarbures, la SNH, avance à Kribi avec le projet CSTAR, qui combine raffinerie et dépôt de stockage sur le site de Mboro. La SNH a confirmé des étapes concrètes en 2025 et 2026 : pose de la première pierre le 17 juillet 2025, structuration financière en cours, et réunion des conseils d’administration à Dubaï le 13 mai 2026 pour valider l’avancement du dossier.
Sur le papier, les deux projets poursuivent un même but : raffiner localement une partie du pétrole consommé au Cameroun pour réduire les importations de carburants et, à terme, contenir les prix à la pompe. Mais les ordres de grandeur interrogent. CSTAR est présenté par la SNH comme un ensemble intégré, avec une raffinerie modulaire de 30 000 barils par jour et un dépôt pétrolier associé. Les besoins financiers ont été évalués à 372 milliards de francs CFA pour la raffinerie et 168 milliards pour le dépôt, soit 540 milliards au total selon les estimations publiées.
Le projet de Limbé et celui de Kribi arrivent en outre dans un environnement de production moins confortable qu’il y a dix ans. La SNH indique que la production nationale de pétrole brut a atteint 19,374 millions de barils en 2025, avec une projection à 20,8 millions en 2026 puis 22,1 millions en 2027. Ces chiffres montrent une légère reprise attendue, mais pas un basculement massif. Ils confirment surtout que la matière première nationale demeure limitée pour alimenter deux installations lourdes sans arbitrage clair sur les volumes, les coûts et les débouchés.
Un calcul industriel, budgétaire et politique
C’est là que le nœud du dossier apparaît. Une raffinerie ne se juge pas seulement à sa pose de première pierre. Elle se juge à son approvisionnement, à son coût de production, à sa dette et à sa capacité à survivre face aux prix internationaux. Le Cameroun doit déjà composer avec une Sonara qui reste sous contrainte financière et opérationnelle. Un décret présidentiel du 11 mai 2026 a même autorisé un accord de financement Murabaha pour les opérations d’importation des produits pétroliers de la Sonara, signe que le raffinage local ne suffit pas encore à couvrir les besoins du marché.
Le Fonds monétaire international souligne aussi la pression qui pèse sur les finances publiques camerounaises et sur le traitement de la dette des entreprises publiques. Dans son rapport 2026, il relève notamment le poids des arriérés et la nécessité d’un cadrage budgétaire pluriannuel plus strict, y compris pour les engagements liés au secteur pétrolier. Dans ce contexte, l’investissement cumulé annoncé pour les deux projets, autour de 1 300 milliards de francs CFA, n’est pas une simple ligne industrielle : c’est un pari budgétaire qui devra être remboursé, amorti et rentabilisé.
Le risque principal n’est donc pas seulement la concurrence entre deux sites. Il est plus profond : absence de coordination, surcapacité éventuelle, dépendance à des financements coûteux et incertitude sur la compétitivité face à des raffineries régionales mieux capitalisées. À Kribi, le projet CSTAR se présente comme un outil de souveraineté énergétique et de transformation industrielle. À Limbé, la reconstruction de la Sonara porte une dimension de continuité nationale et de réparation d’un outil stratégique. Mais sans arbitrage public lisible, le pays pourrait se retrouver avec deux promesses, et une seule demande solvable.
Ce que regarde déjà l’Afrique centrale
Au-delà du Cameroun, le dossier parle à toute l’Afrique centrale. La CEMAC cherche depuis des années à réduire sa vulnérabilité énergétique, à renforcer le raffinage régional et à retenir davantage de valeur ajoutée sur place. Si Kribi avance réellement, le site pourrait devenir un point d’appui logistique pour la sous-région, au croisement du commerce maritime et du marché intérieur. Si Limbé est relancé, le pays préservera un actif industriel historique et un symbole de continuité nationale.
La séquence à surveiller est désormais celle des décisions concrètes : montage financier final, choix techniques, calendrier de travaux, puis preuve décisive de rentabilité. Dans un contexte où la SNH affiche des données de production en légère reprise et où la Sonara reste dépendante d’un soutien financier pour importer des produits pétroliers, le Cameroun ne joue pas seulement sa politique des carburants. Il teste sa capacité à transformer une ressource limitée en industrie crédible, sans disperser ses moyens.