Dans l’est de la République démocratique du Congo, la maladie à virus Ebola ne se diffuse pas seulement au rythme des contaminations. Elle avance aussi au gré des déplacements de population, des attaques contre les équipes médicales et de la fragilité des centres de santé. Au Nord-Kivu, cette combinaison réduit la capacité de dépister, d’isoler et de soigner les patients au moment où la transmission reste active.

Une épidémie prise entre insécurité et faiblesse sanitaire

Déclarée le 1er août 2018, la dixième épidémie d’Ebola connue par la RDC a principalement touché le Nord-Kivu et l’Ituri. Ces deux provinces de l’est du pays sont séparées par une frontière administrative, mais elles partagent des axes de circulation, des marchés et des zones de santé difficiles d’accès.

Le contexte sécuritaire complique chaque étape de la riposte. Des affrontements et la présence de groupes armés limitent les déplacements des soignants. Ils perturbent aussi les évacuations et l’accès des habitants aux centres de prise en charge. Dans plusieurs localités, les familles doivent donc arbitrer entre le risque de se déplacer et celui de rester sans soins.

L’Organisation mondiale de la santé avait déjà signalé, au printemps 2019, que le risque de nouvelles chaînes de transmission restait élevé dans plusieurs zones du Nord-Kivu et de l’Ituri. Les autorités sanitaires et leurs partenaires poursuivaient alors la vaccination, le suivi des contacts et la recherche active des cas.

Le Nord-Kivu devient un point de tension majeur

À l’automne 2019, Médecins Sans Frontières estimait que près de 40 % des nouveaux cas confirmés étaient enregistrés au Nord-Kivu. Cette proportion témoignait d’un déplacement du centre de gravité de l’épidémie, alors que l’Ituri restait également fortement touchée.

Dans le territoire de Mambasa, en Ituri, les équipes de santé avaient rapporté plusieurs décès rapprochés. Toutefois, les bilans quotidiens devaient être interprétés avec prudence. Les chiffres pouvaient évoluer après les analyses de laboratoire, les enquêtes épidémiologiques et l’identification de cas probables.

Le problème ne tenait pas uniquement au nombre de malades. Une partie des patients positifs était accueillie dans des structures sans unité spécialisée pour Ebola. Ces établissements manquaient parfois d’équipements de protection, d’espaces d’isolement et de personnel formé au triage des cas suspects.

Dans ces conditions, le risque de transmission augmente à l’intérieur même du système de soins. Les patients peuvent être examinés à proximité d’autres malades. Les agents de santé peuvent aussi être exposés s’ils ne disposent pas du matériel nécessaire ou si les procédures ne sont pas appliquées de manière constante.

Médecins Sans Frontières décrivait déjà en août 2019 une situation marquée par un nombre élevé de nouveaux cas hebdomadaires. L’organisation évoquait alors une moyenne comprise entre 80 et 100 nouveaux patients par semaine au mois de juillet.

Des décès qui surviennent loin des centres spécialisés

Selon MSF, une majorité des décès survenait en dehors des structures de santé. Ce constat rendait la surveillance épidémiologique plus difficile. Il réduisait aussi les possibilités d’administrer rapidement les traitements disponibles, de protéger les proches et d’organiser des obsèques sécurisées.

Un décès à domicile ne signifie pas automatiquement qu’une personne a été contaminée par Ebola. Il faut une investigation et, lorsque cela est possible, un prélèvement biologique. Cependant, chaque décès non documenté peut laisser une période de transmission sans suivi, notamment lorsque la famille se déplace ou que le corps est pris en charge avant l’arrivée des équipes.

La maladie reste par ailleurs difficile à distinguer, dans ses premiers jours, d’autres affections fréquentes dans l’est de la RDC. Fièvre, fatigue, diarrhée et vomissements peuvent aussi correspondre au paludisme ou à d’autres infections. Le dépistage et le triage rapides sont donc essentiels.

MSF rappelait au printemps 2019 que près de la moitié des nouveaux cas confirmés dans certaines périodes n’avaient pas de lien identifié avec un autre malade. L’organisation signalait également qu’une partie des cas n’était confirmée qu’après le décès, ce qui compliquait la reconstitution des chaînes de transmission.

La confiance des communautés, une condition sanitaire

La riposte ne repose pas seulement sur des centres de traitement. Elle dépend aussi de la confiance entre les habitants, les autorités et les équipes médicales. Dans une région marquée par des années de violences, l’arrivée d’agents escortés ou accompagnés de dispositifs de sécurité peut nourrir la méfiance.

Cette méfiance a des conséquences concrètes. Des familles retardent la consultation. Des contacts ne se présentent pas au suivi. Des patients quittent parfois les structures avant la fin de leur prise en charge. Les attaques contre des centres et les interruptions d’activités aggravent encore ces difficultés.

La réponse doit donc associer soins Ebola et services de santé courants. Les habitants continuent de faire face au paludisme, à la rougeole, à la malnutrition et aux complications liées à la maternité. Une stratégie centrée exclusivement sur Ebola risque de laisser de côté les besoins immédiats des communautés.

La vaccination et les traitements ont pourtant renforcé les capacités médicales de la RDC. La campagne de vaccination ciblée a permis de protéger des personnes exposées, tandis que plusieurs traitements expérimentaux ont été utilisés dans les centres spécialisés. Ces outils ne peuvent cependant produire leur plein effet que si les cas sont détectés tôt et si les patients acceptent de se faire soigner.

Un enjeu qui dépasse les frontières provinciales

Le Nord-Kivu et l’Ituri sont insérés dans un espace régional connecté aux pays des Grands Lacs. Les échanges avec l’Ouganda et le Rwanda rendent indispensable la coordination transfrontalière, sans transformer les frontières en réponse unique. La surveillance, l’information des voyageurs et la continuité des soins doivent fonctionner de part et d’autre des postes de passage.

Au 29 septembre 2019, le bulletin de l’Organisation ouest-africaine de la santé faisait état de 3 191 cas, confirmés ou probables, et de 2 129 décès dans les provinces du Nord-Kivu, de l’Ituri et du Sud-Kivu. Ce bilan, distinct des chiffres avancés à d’autres moments de l’épidémie, illustre l’importance de dater chaque donnée sanitaire.

Le bulletin épidémiologique régional publié le 30 septembre 2019 confirmait alors que la flambée demeurait concentrée dans l’est de la RDC, avec une létalité élevée parmi les cas recensés.

La suite de la crise devait se jouer sur plusieurs fronts : sécuriser l’accès aux zones touchées, renforcer les centres de santé ordinaires, améliorer le dialogue avec les communautés et maintenir la surveillance aux frontières. Pour les Congolais du Nord-Kivu comme pour ceux de l’Ituri, l’enjeu n’était pas seulement de contenir un virus. Il s’agissait aussi de préserver un accès régulier aux soins dans des territoires où la guerre avait déjà fragilisé les services essentiels.