À Kampala, la Somalie reste une affaire de sécurité nationale
Pour l’Ouganda, la Somalie n’est pas un dossier lointain. C’est une ligne de front régionale, mais aussi une question de sécurité intérieure. Depuis l’attentat de Kampala du 11 juillet 2010, attribué à Al-Shabaab, la menace somalienne a quitté le seul théâtre somalien pour entrer dans l’histoire ougandaise. Les bilans de cette attaque ont été établis à 76 morts dans plusieurs sources de référence, dont des documents onusiens et des médias locaux.
Dans ce contexte, la décision annoncée à Kampala de maintenir des troupes en Somalie s’inscrit dans une logique de continuité stratégique. L’Ouganda reste le premier contributeur militaire de la mission africaine en Somalie. Il ne s’agit donc pas seulement d’un geste de solidarité envers Mogadiscio, mais d’un choix de projection militaire, de renseignement et d’influence dans la Corne de l’Afrique.
Une mission africaine sous pression budgétaire et politique
Le cadre dans lequel opèrent les soldats ougandais a changé. La mission de l’Union africaine en Somalie est devenue AUSSOM, après la transition depuis ATMIS. Le Conseil de sécurité des Nations unies a endossé ce nouveau format fin 2024, avec un mécanisme de financement hybride fondé sur la résolution 2719. Mais ce montage reste fragile. Au début de juillet 2026, Reuters a rapporté que Washington avait fait savoir qu’il ne soutiendrait pas le renouvellement de l’appui logistique onusien au-delà de 2026, ce qui menace l’ossature même de la mission.
Le signal politique n’est pas isolé. L’Union africaine a réaffirmé, fin juillet 2026, que la mission continue de soutenir la stabilisation, la protection des civils et le transfert progressif des responsabilités sécuritaires vers les forces somaliennes. Mais cette ambition suppose des moyens. Or AUSSOM dépend encore de l’appui logistique international pour le carburant, les vivres, les évacuations sanitaires et la mobilité des troupes. Sans ce soutien, l’écart entre le mandat et les capacités peut devenir impossible à combler.
Pour l’Ouganda, la situation est d’autant plus délicate que Kampala ne parle pas d’un simple maintien symbolique. Les forces ougandaises continuent d’être relevées et renforcées sur le terrain, comme l’a montré l’arrivée du Battle Group 47 en mai 2026. Le commandement ougandais insiste sur la vigilance, la discipline et la coopération avec les forces somaliennes. Ce vocabulaire militaire cache un fait plus simple : l’engagement reste actif, coûteux et politiquement assumé.
Un engagement utile à l’armée ougandaise, mais coûteux à tenir
Le maintien de soldats ougandais en Somalie répond à plusieurs intérêts. D’abord, il permet à l’armée de conserver une expérience opérationnelle dans un environnement réel de combat, alors que les opérations contre Al-Shabaab exigent des unités aguerries. Ensuite, il nourrit le rôle régional de Kampala, dans une zone où l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, et l’Union africaine cherchent encore une réponse collective aux crises sécuritaires. Enfin, il entretient le récit politique d’un engagement panafricain, souvent mis en avant par les autorités ougandaises elles-mêmes.
Ce choix a cependant un prix. Le débat ne porte pas seulement sur le nombre de soldats, mais sur la soutenabilité financière. Une note diplomatique citée par Reuters a évoqué un budget de 190 millions de dollars pour AUSSOM en 2025, avec un déficit déjà jugé important. Si les financements extérieurs se réduisent, la question ne sera plus de savoir qui veut rester, mais qui peut payer pour rester. Dans une mission de stabilisation, cette variable décide souvent de tout.
L’Ouganda n’est pas le seul pays concerné. Le dispositif regroupe aussi le Burundi, Djibouti, l’Égypte, l’Éthiopie, le Kenya et la Somalie, autour d’une architecture régionale où chaque capitale calcule ses propres coûts, ses risques et ses gains. À Kampala, l’annonce de maintenir un contingent prend donc une portée diplomatique. Elle signifie que l’Ouganda veut rester un acteur central du dossier somalien, même si les bailleurs hésitent et si la mission avance sur une ligne budgétaire très étroite.
Ce que cela dit de l’Afrique de l’Est
La portée de cette décision dépasse la Somalie. Si AUSSOM s’affaiblit, l’effet se fera sentir dans toute la Corne de l’Afrique. Les groupes armés se déplacent plus vite que les architectures de financement. Une vacance sécuritaire à Mogadiscio pèserait sur les frontières, les couloirs commerciaux, les ports et les populations civiles de la région. C’est précisément pour éviter ce scénario que l’Union africaine continue de défendre une approche régionale, avec l’appui de l’IGAD et des États contributeurs.
Pour l’Ouganda, ce dossier est aussi un marqueur de stature continentale. Kampala accueillera à la fin de juillet 2026 le sommet extraordinaire des pays contributeurs de troupes à AUSSOM. L’événement doit réunir, dans la capitale ougandaise, les dirigeants des États concernés, ainsi que des représentants de l’ONU, de l’Union africaine et de l’IGAD. Le message est clair : l’Ouganda ne veut pas seulement envoyer des soldats. Il veut peser sur la définition politique de la sortie de crise somalienne.
Reste une inconnue majeure : la capacité des partenaires africains et internationaux à maintenir une force crédible jusqu’à la relève effective par les forces somaliennes. C’est là que se joue la suite. Non pas dans un slogan de plus, mais dans la capacité à financer, coordonner et tenir une mission dont la réussite conditionne la stabilité de toute la région.