Un chantier qui dépasse la seule province de Tete
Au Mozambique, l’électricité n’est pas seulement une question d’infrastructure. C’est aussi un test de souveraineté économique. Quand un pays veut alimenter ses villes, ses usines et ses voisins, chaque retard sur une grande centrale pèse bien plus loin que le barrage lui-même. Le projet de Mphanda Nkuwa, prévu sur le Zambèze, en est un bon exemple. Il se situe à environ 61 kilomètres en aval de Cahora Bassa, dans la province de Tete, et doit devenir un nouvel axe de production pour le réseau national.
Le contexte national a pourtant changé. Le Mozambique a nettement progressé sur l’accès à l’énergie, avec un taux annoncé à 61 % en 2024 par Electricidade de Moçambique, après 412 363 nouvelles connexions cette année-là. Cette avancée reste importante, mais elle ne suffit pas à couvrir les besoins d’un pays vaste, inégalement desservi et encore très dépendant des extensions de réseau et des solutions hors réseau.
Sur le plan régional, l’enjeu est clair. Le Mozambique appartient à la Communauté de développement d’Afrique australe, la SADC, et au Southern African Power Pool, le marché interconnecté de l’électricité d’Afrique australe. Dans cet espace, la demande reste supérieure à l’offre. Le Groupe de la Banque mondiale a évoqué un déficit de 10 000 mégawatts dans la région, tandis que le SAPP publie régulièrement des tensions sur l’équilibre entre capacités installées et besoins de pointe.
Le calendrier recule, le coût grimpe, les attentes restent fortes
Le nouveau calendrier du projet décale la première production à 2034. Selon les éléments diffusés par les autorités, les études et préparatifs devraient s’achever en 2028, la construction commencer en 2029, puis la centrale entrer en service en 2034. Ce glissement s’accompagne d’un budget désormais annoncé entre 6 et 7 milliards de dollars. Les plans précédents tablaient sur une mise en service plus proche, autour de 2031 ou 2032, avec une enveloppe plus basse.
Le gouvernement mozambicain n’a pas détaillé publiquement les raisons du report. En revanche, plusieurs signaux expliquent la lenteur d’un dossier de cette taille. Le 8 juillet 2025, le Conseil des ministres a autorisé Electricidade de Moçambique et Hidroeléctrica de Cahora Bassa à souscrire chacune jusqu’à 15 % des parts de la société du projet, ce qui montre que la structuration capitalistique avançait encore à cette date. Le dossier restait donc en phase d’assemblage politique, financier et technique.
Le financement demeure le point sensible. En février 2026, la Banque africaine de développement a indiqué qu’elle travaillait avec Maputo sur les garanties nécessaires au bouclage du projet. Fin juillet 2026, le bureau de mise en œuvre du projet signalait encore une mission de préparation avec la BAD sur la ligne de transport et la garantie partielle de risque. En langage simple, il s’agit de sécuriser les banques et les investisseurs privés avant le lancement des travaux lourds.
Le consortium chargé du développement réunit des acteurs puissants. EDF, TotalEnergies et Hidroeléctrica de Cahora Bassa ont été retenus en mai 2024, tandis qu’EDM et HCB peuvent entrer au capital à hauteur de 15 % chacune. Ce montage illustre un modèle désormais fréquent sur les grands projets africains : l’État garde la main, mais il cherche des partenaires capables d’assumer le risque initial, surtout quand les montants dépassent plusieurs milliards de dollars.
Ce que Mphanda Nkuwa changerait, si le chantier tient ses promesses
Sur le papier, Mphanda Nkuwa doit produire 1 500 mégawatts, un volume suffisant pour renforcer l’alimentation du sud du pays et soutenir l’industrialisation. Le projet prévoit aussi une ligne de transport d’environ 1 300 kilomètres pour acheminer l’électricité vers les grands centres urbains, dont Maputo, et vers les pays voisins. Cette logique est centrale : sans réseau de transport robuste, une centrale isolée ne transforme pas l’économie nationale.
Les autorités mettent en avant des retombées macroéconomiques importantes. Elles parlent d’environ 14 milliards de dollars de revenus publics cumulés sur la durée de vie du projet, via les taxes, redevances et dividendes. Elles avancent aussi 6 000 à 7 000 emplois directs pendant la construction, puis 3 000 postes permanents une fois la centrale opérationnelle, dont 95 % pour des Mozambicains. Ces chiffres restent des projections, mais ils donnent la mesure de l’attente politique autour du dossier.
L’impact ne sera pas le même pour tous. Pour l’État, le projet doit améliorer les recettes et les capacités d’exportation. Pour les ménages urbains, il peut réduire la pression sur le réseau, à condition que les lignes suivent. Pour les zones rurales, l’effet sera plus indirect, car les grands barrages ne remplacent pas les mini-réseaux, les branchements locaux et les investissements de proximité. Plusieurs voix de la société civile rappellent d’ailleurs que les grands projets ne suffisent pas à eux seuls à corriger les inégalités d’accès.
La portée régionale est, elle aussi, décisive. Si Mphanda Nkuwa entre en service comme prévu, le Mozambique pourra renforcer sa place de fournisseur d’électricité dans l’Afrique australe, où la demande demeure sous pression. Cette trajectoire compte pour la SADC, pour le SAPP et pour les industriels de la région qui cherchent une énergie plus stable et moins coûteuse. Elle compte aussi pour l’Union africaine, car elle montre comment un projet national peut devenir un levier d’intégration régionale quand les réseaux, les garanties et les règles de marché suivent enfin le même tempo.