Quand la musique se vend sans carte bancaire

Sur le continent, écouter un morceau reste souvent plus simple que le payer. Entre le coût des données mobiles, l’usage massif du téléphone basique et la rareté des cartes bancaires, la chaîne de valeur musicale a longtemps échappé aux artistes. Dans ce paysage, les plateformes pensées pour les usages locaux ne relèvent pas du confort numérique. Elles deviennent un passage obligé pour transformer l’audience en revenu.

Le cas de Mdundo illustre ce basculement. Née au Kenya et conçue pour des connexions instables et des smartphones bon marché, la plateforme cible aujourd’hui 15 pays africains, avec un cœur d’activité au Kenya, au Nigeria, en Tanzanie, au Ghana et en Ouganda. Son ambition affichée est claire : proposer un service musical légal, pensé pour les habitudes d’écoute africaines, plutôt qu’une simple copie de modèles importés.

Le contexte: télécoms, données mobiles et droits d’auteur

L’enjeu dépasse la musique. Il touche à l’infrastructure numérique du continent. La Banque mondiale estime qu’entre 2019 et 2022, l’accès au haut débit en Afrique est passé de 26 % à 36 %, tandis que le prix moyen de 1 Go de données mobiles a reculé de 10,5 % à 5 % du revenu national mensuel par habitant. Mais l’institution souligne aussi que l’accessibilité reste un frein majeur, avec des écarts persistants entre zones urbaines et rurales, et entre hommes et femmes.

Dans ce contexte, les opérateurs télécoms jouent un rôle central. Au Kenya, en Tanzanie, au Ghana ou en Afrique du Sud, les abonnements intégrés à la facture mobile ou au crédit téléphonique sont plus adaptés que les paiements par carte. C’est précisément là que Mdundo a construit sa place, en s’adossant à des partenaires comme Safaricom, Vodacom ou MTN pour vendre des forfaits musique et des abonnements via mobile money.

Le sujet renvoie aussi à un vieux problème du secteur : la monétisation des droits. Dans de nombreux marchés africains, les artistes diffusent largement leur musique sans percevoir une rémunération régulière. Les plateformes locales cherchent donc à réorganiser la distribution des revenus, en complément des concerts, des cachets d’événements et des circuits plus informels qui restent essentiels pour beaucoup d’artistes.

Ce que montre Mdundo

Le modèle économique de Mdundo repose sur trois piliers : la publicité, les abonnements premium et les accords avec les opérateurs téléphoniques. La société reverse ensuite une part des revenus aux artistes en fonction des écoutes et des téléchargements. Ses conditions indiquent une répartition de 50 % des revenus éligibles avec les ayants droit. Cette mécanique ne règle pas tout, mais elle introduit une logique de traçabilité et de paiement régulier qui manque souvent au marché local.

Le groupe a franchi un cap en 2025. Son rapport annuel pour l’exercice clos au 30 juin 2025 fait état de 40,5 millions d’utilisateurs actifs mensuels, en hausse de 12,5 % sur un an. Le chiffre d’affaires atteint 11,0 millions de couronnes danoises, soit légèrement moins que l’exercice précédent, tandis que l’EBITDA reste négatif. En parallèle, les revenus d’abonnements progressent, alors que la publicité recule fortement, notamment en raison de la faiblesse des prix publicitaires sur certains marchés africains, en particulier au Nigeria.

Pour les artistes, la question n’est pas seulement celle du volume, mais celle du flux. En 2025, des journalistes économiques à Nairobi rapportaient que Mdundo avait versé 1 million de dollars aux artistes en six mois, dont 500 000 dollars aux musiciens kényans. L’entreprise expliquait alors que les revenus dépendent du nombre de téléchargements. Autrement dit, plus l’artiste est écouté et téléchargé, plus sa part augmente. Cette règle favorise les catalogues qui circulent déjà bien, mais elle donne aussi une visibilité chiffrée à des créateurs souvent absents des systèmes classiques de collecte.

C’est là que l’enjeu devient très concret. Pour un artiste installé à Nairobi, Lagos, Accra ou Dar es Salaam, la plateforme peut compléter les recettes de scène et les contrats publicitaires. Pour un artiste en dehors des grands centres, elle peut surtout ouvrir une porte vers un public régional. Dans les deux cas, elle réduit la dépendance à des intermédiaires peu transparents et à des circuits de rémunération parfois lents, opaques ou fragmentés.

Une économie culturelle plus africaine dans ses usages

Mdundo s’inscrit dans une tendance plus large. Le marché mondial de la musique a atteint 29,6 milliards de dollars en 2024, selon l’IFPI, et le streaming par abonnement reste le principal moteur de croissance. En Afrique subsaharienne, les revenus de la musique enregistrée ont aussi progressé. Cela ne signifie pas que le continent suit mécaniquement les modèles des marchés occidentaux. Cela montre plutôt qu’il existe une demande solvable, à condition d’adapter les paiements, la connexion et l’interface aux usages réels.

Le point fort de Mdundo est précisément là : accepter que l’écoute africaine passe d’abord par le téléphone, le forfait, parfois le téléchargement hors ligne, et souvent le paiement via un opérateur. La plateforme mise aussi sur les langues vernaculaires et sur des mixes de DJ qui prolongent la circulation des morceaux au-delà des formats radio classiques. Cette approche n’est pas spectaculaire. Elle est pragmatique. Et c’est souvent ce pragmatisme qui permet à un secteur culturel de commencer à se structurer.

Pour l’écosystème panafricain, l’enjeu est plus large qu’une seule entreprise. Si les revenus numériques se consolident au Kenya, en Tanzanie, au Ghana, au Nigeria ou en Afrique du Sud, ils peuvent encourager d’autres acteurs à investir dans la distribution, le licensing et les solutions de paiement locales. À l’inverse, si les paiements télécoms restent instables ou si la publicité s’affaisse, le modèle devra encore se réinventer. C’est ce qui fait de Mdundo un indicateur utile : non pas le baromètre de toute la musique africaine, mais un test concret de la capacité du continent à faire payer sa création dans des conditions qui lui ressemblent.