Quand une candidature africaine se joue aussi à Dakar

À New York, le prochain secrétaire général de l’ONU se choisit dans un jeu très codifié. Mais, pour le Sénégal, l’enjeu dépasse largement une succession administrative. Il touche au prestige de Dakar, à la continuité de l’État et à la place qu’un ancien chef de l’État peut encore occuper dans la diplomatie mondiale. Depuis le lancement formel du processus, le 25 novembre 2025, l’Organisation a enchaîné les dialogues interactifs avec les candidats, sous l’autorité conjointe de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité. L’Assemblée générale a aussi encadré la procédure par sa résolution 79/327, adoptée le 5 septembre 2025.

Dans ce paysage, la candidature de Macky Sall n’est pas seulement une affaire personnelle. Elle renvoie à une vieille question africaine : comment transformer une expérience nationale en crédibilité multilatérale, sans effacer les tensions politiques du pays d’origine. Le Sénégal aime se présenter comme un État de dialogue et de stabilité institutionnelle. Cette image compte à l’ONU, mais elle se teste aussi à Dakar, où l’ancien président a quitté le pouvoir en avril 2024 et où son héritage reste discuté.

Une course onusienne où l’Afrique cherche encore sa voix

Le dossier est né dans un moment particulier. Le 2 mars 2026, le Burundi a déposé la candidature de Macky Sall auprès des Nations unies. Puis, le 22 avril, il a participé à un dialogue interactif à l’ONU aux côtés d’autres personnalités en lice. Le 17 juillet, il est venu informer le président Bassirou Diomaye Faye de sa démarche. Le Sénégal a ensuite officialisé son soutien à cette candidature, une séquence qui a réinstallé le débat au cœur de la vie politique sénégalaise.

Ce mouvement a cependant révélé des lignes de fracture africaines. En avril 2026, l’Institut d’études de sécurité basé à Addis-Abeba a indiqué qu’un projet de décision de l’Union africaine visant à approuver Macky Sall avait été rejeté, après des objections ou demandes de délai exprimées par 20 des 55 États membres. Autrement dit, l’Afrique n’a pas parlé d’une seule voix. C’est un point important, car l’UA n’est pas seulement une tribune politique : elle pèse aussi dans la légitimation des candidatures africaines aux postes internationaux.

Le profil de Carlos Lopes donne du poids à l’analyse. L’économiste bissau-guinéen a dirigé la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique à partir de 2012, après des fonctions de haut niveau dans le système onusien. Son regard compte donc dans la lecture des équilibres diplomatiques du continent. Même sans reprendre mot pour mot sa formule, son appréciation s’inscrit dans une idée simple : toutes les candidatures africaines n’ont pas le même degré de vulnérabilité face aux rapports de force au Conseil de sécurité.

Ce que la bataille dit du Sénégal et du continent

Pour le Sénégal, la candidature de Macky Sall agit comme un test politique et symbolique. Elle oblige le pouvoir actuel à arbitrer entre continuité institutionnelle et lecture critique du passé récent. Le palais a choisi une ligne de courtoisie républicaine, en recevant l’ancien président et en soulignant la permanence de l’État. Mais, dans l’opinion sénégalaise, l’image n’est pas uniforme. Certains y voient une opportunité de rayonnement. D’autres y lisent un retour international contesté avant même d’avoir trouvé son assise nationale.

Sur le fond, cette séquence rappelle que l’ONU reste une institution où les cinq membres permanents du Conseil de sécurité gardent une influence décisive. La nomination finale appartient à l’Assemblée générale, mais elle dépend de la recommandation du Conseil. C’est là que se concentrent les véritables rapports de force. Pour un candidat africain, le défi n’est donc pas seulement de convaincre les capitales du continent. Il faut aussi franchir le filtre des grands équilibres géopolitiques, dans un contexte de guerre en Ukraine, de crise de confiance envers le multilatéralisme et de demande croissante de réforme de l’Organisation.

Le Sénégal, lui, ne parle pas seulement pour lui-même. Pays de la CEDEAO, il s’inscrit dans une Afrique de l’Ouest où les équilibres diplomatiques ont été bousculés par les transitions politiques, les reconfigurations régionales et les débats sur la souveraineté. Dakar continue pourtant d’afficher une culture du forum, du compromis et de la médiation. Le Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, ouvert en avril 2026 par le président Bassirou Diomaye Faye, en est une illustration. Cette plateforme rappelle que le Sénégal veut rester un lieu où l’Afrique discute de sécurité, de développement et de gouvernance à partir de ses propres priorités.

À l’échelle continentale, l’affaire Macky Sall dit aussi autre chose : l’Afrique cherche moins un porte-voix unique qu’une méthode pour peser ensemble. Le continent dispose d’atouts réels, d’expériences diplomatiques solides et d’un capital symbolique important dans la réforme de la gouvernance mondiale. Mais, tant que les soutiens restent morcelés, chaque candidature africaine sera jugée à la fois sur son profil personnel, sur son pays d’ancrage et sur sa capacité à convertir les divisions régionales en coalition crédible. C’est ce point, plus que le nom du candidat, qui mérite d’être surveillé dans les prochaines étapes du processus onusien.