Un glissement silencieux sur la carte de l’or ouest-africain
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, l’or n’est pas seulement une rente minière. C’est aussi un indicateur de puissance budgétaire, d’emploi local et de crédibilité pour les États qui veulent attirer des capitaux. Entre le Mali et la Côte d’Ivoire, le rapport de forces semble évoluer, non pas à coups de déclarations, mais par les chiffres de production qui se dessinent pour la fin de la décennie.
Cette évolution compte bien au-delà des mines. Elle touche les recettes publiques, les chaînes de sous-traitance, les exportations et, dans les zones rurales, des milliers de ménages liés à l’extraction artisanale, au transport ou au commerce informel. Elle dit aussi quelque chose de la capacité des États à sécuriser un secteur stratégique sans casser l’investissement.
Deux trajectoires, deux méthodes
Au Mali, le ministère des Mines table sur 43,2 tonnes d’or industriel en 2026, puis 51,2 tonnes en 2027, avant un pic à 57 tonnes en 2028 et un reflux à 50 tonnes en 2029, selon un plan consulté par Reuters. Le même document évoque une production artisanale stable autour de 6 tonnes par an. En additionnant les deux segments, la production nationale atteindrait 49,2 tonnes en 2026, puis 63 tonnes au sommet de 2028.
En Côte d’Ivoire, la dynamique est différente. Le directeur général des Mines a indiqué à Reuters que la production nationale devait atteindre 62 tonnes en 2026, contre 59,33 tonnes en 2025, puis 63 tonnes en 2027 et environ 69 tonnes en 2028. À Abidjan, les autorités mettent en avant une série de nouveaux permis et de projets susceptibles d’alimenter cette progression, dont plusieurs sont déjà entrés dans une phase de construction ou de préparation avancée.
Le contraste est net. À l’horizon 2028, le Mali resterait dans une zone de reprise, mais sans retrouver la vitesse d’avant les tensions récentes. La Côte d’Ivoire, elle, prolongerait une montée en puissance amorcée depuis une décennie, portée par l’arrivée de nouvelles mines et par un environnement jugé plus lisible par de nombreux investisseurs du secteur.
Le Mali paie encore le prix du bras de fer minier
Le ralentissement malien ne peut pas être séparé du conflit ouvert entre l’État et plusieurs opérateurs étrangers depuis l’adoption du code minier de 2023. Le complexe Loulo-Gounkoto, exploité par Barrick, a été l’épicentre de ce bras de fer. En janvier 2026, Reuters a rapporté que la production industrielle du pays avait chuté de 22,9 % en 2025, sous l’effet notamment de cette suspension prolongée.
Le site a ensuite repris, mais à un rythme encore inférieur à son niveau habituel. Barrick a abaissé ses objectifs 2026 pour Loulo-Gounkoto, avec une production attendue à 362 500 onces, contre 723 000 onces en 2024, d’après des informations reprises par Reuters. Cette baisse pèse lourd, car le complexe a longtemps été l’un des piliers de la production aurifère nationale.
Le gouvernement malien a, de son côté, affiché sa volonté de reprendre la main sur les recettes. En décembre 2025, il a annoncé avoir récupéré 761 milliards de francs CFA d’arriérés auprès des compagnies minières après un audit. Cette somme reste majeure pour un budget sous tension, mais elle ne règle pas à elle seule la question centrale : comment maintenir la production tout en renforçant la part de l’État dans la valeur créée ?
La réponse se joue aussi sur un autre front, plus difficile à mesurer : l’artisanal. Les autorités maliennes retiennent 6 tonnes par an, alors que SWISSAID avance une fourchette de 30 à 57 tonnes pour le pays. Cette différence change tout. Elle modifie la lecture de la production réelle, des exportations, mais aussi des revenus qui échappent au contrôle fiscal et douanier.
La Côte d’Ivoire capitalise sur une fenêtre d’investissement
À Abidjan, le discours officiel est plus offensif. Le gouvernement a récemment accordé des permis d’exploitation à deux entreprises pour des projets représentant plus de 14 tonnes d’or par an, et il a confirmé un autre gisement qui pourrait livrer 59 tonnes sur sa durée de vie, avec une moyenne annuelle de 6,43 tonnes. Pris ensemble, ces dossiers illustrent une stratégie de montée en gamme de la filière.
Le pays profite aussi d’une lecture plus rassurante de son climat des affaires. Cela ne signifie pas absence de risques. Les coûts énergétiques, les délais de construction, les infrastructures et les obligations environnementales restent déterminants. Mais, à la différence du Mali, la Côte d’Ivoire ne traîne pas aujourd’hui un conflit aussi visible avec ses grands opérateurs. Cette stabilité relative aide à accélérer les décisions d’investissement.
Un autre point mérite attention : la place de l’artisanat dans les statistiques. Comme ailleurs en Afrique de l’Ouest, l’or extrait à petite échelle reste difficile à quantifier. Cela peut sous-estimer la production réelle, mais aussi masquer des enjeux de sécurité, de santé et de fiscalité. Ici encore, la comparaison entre États doit rester prudente. Les modèles statistiques, les déclarations ministérielles et les estimations indépendantes ne mesurent pas toujours la même réalité.
Ce que cette inflexion dit à l’échelle régionale
Le Mali demeure une puissance minière majeure en Afrique de l’Ouest, mais sa trajectoire 2026-2029 montre qu’un pays peut conserver un poids stratégique tout en perdant de l’élan. La Côte d’Ivoire, elle, consolide un autre modèle : croissance progressive, nouveaux projets, et diversification plus visible des acteurs. À court terme, le classement entre producteurs importe. À moyen terme, ce qui comptera davantage sera la capacité de chaque pays à transformer l’or en infrastructures, en emplois stables et en recettes durables.
Cette recomposition intéresse aussi l’ensemble de l’UEMOA, où la stabilité macroéconomique dépend en partie des grandes filières d’exportation. Si la Côte d’Ivoire continue de gagner du terrain pendant que le Mali se redresse lentement, les flux d’investissement, les emplois miniers et les arbitrages fiscaux pourraient se réorganiser dans la sous-région. Le prochain test se jouera sur deux variables concrètes : la tenue des chantiers ivoiriens et la capacité malienne à stabiliser ses grands sites industriels sans nouveaux blocages.
Dans cette bataille discrète, l’or ne sert pas seulement à mesurer la richesse sous terre. Il révèle la qualité des règles du jeu, la discipline fiscale et le rapport de confiance entre États, investisseurs et populations locales. C’est là que se joue, bien plus que dans un simple classement, la vraie hiérarchie minière de la fin des années 2020.