Un programme pensé pour des industries encore fragiles

Dans le cinéma africain, le plus dur n’est pas seulement de tourner un film. Il faut encore trouver une coproduction, un producteur solide, des relais de diffusion et, souvent, une première porte d’entrée vers les réseaux internationaux. C’est précisément sur ce maillon que le programme Open Doors du Festival de Locarno entend agir, à l’occasion de sa 79e édition, annoncée du 5 au 15 août 2026.

Le rendez-vous suisse ne se contente pas d’exposer des œuvres en vitrine. Il organise aussi un espace de travail pour des cinéastes et producteurs issus de pays où le cinéma indépendant reste difficile à financer, à produire et à montrer. Le dispositif s’inscrit dans un cycle de quatre ans, lancé en 2025, qui cible 42 pays d’Afrique centrale, d’Afrique de l’Est et d’Afrique de l’Ouest.

Ce que Locarno met en place pour l’Afrique

Open Doors existe depuis 2003. Depuis 2016, il fonctionne par cycles régionaux de trois à quatre ans. Le précédent a porté sur l’Amérique latine et les Caraïbes. Le cycle actuel, lui, met l’Afrique au centre du dispositif jusqu’en 2028. Le festival présente ce choix comme un moyen de renforcer les liens professionnels sur la durée, et pas seulement de programmer quelques films le temps d’une semaine.

Le programme s’appuie sur trois volets. D’abord, Open Doors Projects, une plateforme de coproduction pour des longs métrages en développement. Ensuite, Open Doors Producers, un atelier destiné à de jeunes producteurs. Enfin, Open Doors Directors, qui donne de la visibilité à des cinéastes invités à présenter leurs œuvres dans les Open Doors Screenings, la section non compétitive du festival. Les règles officielles prévoient jusqu’à six projets de longs métrages, environ six producteurs et autour de cinq réalisateurs par édition.

Le festival précise aussi que le programme est organisé en collaboration avec la Direction du développement et de la coopération suisse, un détail important. Il rappelle que l’initiative n’est pas seulement culturelle : elle s’inscrit aussi dans une logique de soutien à des écosystèmes créatifs encore inégaux selon les pays.

Des pays différents, des besoins différents

Cette année, les producteurs retenus pour Open Doors viennent notamment du Burkina Faso, du Cap-Vert, de Côte d’Ivoire, du Nigeria, du Soudan et du Zimbabwe. La sélection montre une réalité bien connue sur le continent : les difficultés ne sont pas uniformes. À Dakar, Abidjan, Lagos, Harare ou Ougadougou, les scènes cinématographiques n’ont ni la même taille, ni le même accès aux fonds, ni les mêmes circuits de salles.

Le programme vise aussi dix pays pour ses projets de longs métrages. Cela signifie, concrètement, que l’enjeu n’est pas seulement artistique. Il touche la capacité des équipes africaines à monter des budgets, à sécuriser des partenaires étrangers et à transformer un scénario en film achevé. Dans plusieurs pays concernés, la faiblesse des infrastructures, la rareté des salles et la dépendance aux marchés extérieurs freinent encore la circulation des œuvres. Cette lecture découle de l’orientation même du programme, qui cible des régions où la production indépendante reste difficile.

Le cinéma africain est pourtant loin d’être en retrait sur le plan des idées et des talents. Il existe des festivals actifs à Dakhla, Khouribga, Ouagadougou, Kigali, Abidjan ou Lagos, ainsi qu’un tissu croissant d’écoles, de studios légers et de collectifs de création. Mais l’accès à la coproduction internationale reste un point de passage décisif. C’est là que des plateformes comme Open Doors peuvent peser, en facilitant les rencontres entre auteurs, producteurs, agents de vente et diffuseurs.

Une vitrine, mais aussi un test de structuration

La présence de films africains à Locarno ne relève donc pas seulement de la sélection artistique. Elle mesure aussi la capacité des industries du continent à parler d’égal à égal avec les circuits mondiaux. Le festival affirme vouloir mettre en lumière des récits portés par des voix artistiques et des entrepreneurs créatifs ancrés dans leurs pays, leurs diasporas et des réseaux internationaux. Cette formulation compte, car elle reconnaît que la création africaine ne se limite ni au territoire national, ni à une seule langue, ni à un seul marché.

Le point fort du dispositif réside dans sa durée. Open Doors ne vient pas seulement distribuer de la visibilité pendant dix jours. Le programme s’étale sur plusieurs mois, avec des sessions en ligne, du mentorat, des rencontres professionnelles et des projections publiques pendant le festival. Cette méthode peut aider des équipes à franchir un cap technique et financier, surtout quand elles travaillent dans des environnements où les chaînes de valeur du cinéma restent incomplètes.

Le point faible, en revanche, tient à l’asymétrie structurelle. Une vitrine internationale, même prestigieuse, ne remplace ni des fonds nationaux réguliers, ni des politiques publiques stables, ni un réseau de salles capable d’accueillir les films chez eux. C’est ici que se joue l’enjeu africain du programme : transformer une reconnaissance ponctuelle en capacité durable de production, de distribution et de professionnalisation.

Ce que cela dit du cinéma africain aujourd’hui

À l’échelle du continent, Open Doors agit comme un observatoire. Il révèle quelles régions avancent le plus vite, où les producteurs émergents se structurent, et quels territoires restent sous-financés. Le choix de 42 pays n’est pas anodin : il englobe des zones très différentes, de l’Afrique lusophone à l’espace sahélien, de la Corne de l’Afrique à l’Afrique australe. Le programme ne gomme pas ces écarts ; il les prend comme point de départ.

Pour les prochains mois, l’essentiel sera de suivre la suite du cycle 2025-2028 et la manière dont les films, les producteurs et les réalisateurs sélectionnés convertiront cette exposition en projets achevés, puis en circulation réelle sur les marchés africains et internationaux. Le vrai enjeu n’est pas seulement d’être vu à Locarno. Il est de renforcer, à partir de là, des chaînes de création qui puissent durer bien au-delà du festival.