Pour une juridiction internationale, l’indépendance ne se mesure pas seulement aux décisions rendues. Elle dépend aussi de la capacité de ses magistrats et de son personnel à travailler sans pression politique. C’est cet enjeu que la juriste sud-africaine Navi Pillay a mis en avant à La Haye, alors que Washington vise la Cour pénale internationale (CPI).
Une juridiction sous pression, un débat ancien
Créée par le Statut de Rome, la CPI juge des personnes accusées de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre. Elle n’est pas un tribunal de l’ONU et ne peut intervenir que dans les limites de sa compétence. Les États-Unis ne sont pas parties au Statut de Rome. Cette position nourrit depuis longtemps les tensions entre Washington et la Cour.
Le débat concerne aussi les pays africains. Plusieurs gouvernements du continent ont eux-mêmes saisi la CPI, notamment dans les premières situations examinées par la Cour. Mais l’accent mis, pendant des années, sur des affaires africaines a alimenté des critiques au sein de l’Union africaine et parmi des juristes : certains y voyaient une justice à deux vitesses, quand d’autres soulignaient que la Cour dépend souvent des États pour enquêter et arrêter les suspects.
Le contexte a depuis évolué. La CPI s’est également penchée sur des situations hors du continent, notamment en Afghanistan et dans le Territoire palestinien occupé. Ce changement ne fait pas disparaître les désaccords sur son impartialité, mais il rend insuffisante l’idée d’une institution uniquement tournée vers l’Afrique.
Les sanctions américaines au cœur de l’alerte
Le 21 octobre 2026, depuis La Haye, Navi Pillay a exprimé sa solidarité avec le personnel de la CPI. Dans un entretien, elle a qualifié de « choc » les sanctions américaines visant la Cour et les a jugées « absolument inacceptables ». Elle estime qu’elles portent atteinte à l’État de droit international.
Son avertissement dépasse la querelle entre une institution et un gouvernement. Des sanctions peuvent compliquer le travail quotidien des personnes visées : déplacements, transactions ou relations professionnelles. Elles peuvent aussi dissuader des témoins, des partenaires et des organisations de coopérer avec une juridiction internationale. L’ampleur de ces conséquences dépend toutefois des mesures effectivement appliquées.
La CPI n’a pas le pouvoir d’imposer ses décisions par elle-même. Elle compte sur les États pour exécuter les mandats et faciliter les enquêtes. Toute pression sur ses équipes peut donc fragiliser une chaîne déjà dépendante de la coopération internationale, sans pour autant annuler automatiquement les procédures judiciaires.
Gaza : une conclusion d’enquête, pas un jugement pénal
Pillay a également défendu le travail de la commission d’enquête indépendante de l’ONU qu’elle a présidée. Dans un rapport publié le 16 septembre 2025, cette commission a conclu qu’Israël était responsable de quatre des cinq actes définis par la Convention de 1948 sur le génocide et que l’intention requise était établie. Elle a précisé que son analyse portait sur des faits commis jusqu’au 31 juillet 2025.
Cette conclusion est celle d’une commission d’enquête des Nations unies. Elle ne constitue pas un jugement rendu par la CPI ni par la Cour internationale de Justice (CIJ), qui règle les différends entre États. La distinction est essentielle : les organes n’ont ni le même mandat, ni les mêmes procédures, ni les mêmes effets juridiques.
Après l’attribution du prix Nobel de la paix 2026 à Pillay, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou l’a qualifiée de raciste, selon les éléments rapportés dans l’entretien. La magistrate a rejeté cette accusation et insisté sur la méthode de la commission : « Nous ne sommes pas parvenus à cette conclusion à la légère. » Le rapport, lui, expose les actes examinés et le raisonnement juridique suivi.
Une lecture africaine de la justice internationale
Face aux critiques d’une CPI « néocoloniale », Pillay rappelle que des États africains ont sollicité la Cour. Cet argument souligne le rôle des gouvernements du continent dans la création de certaines procédures. Il ne clôt pas le débat : la participation initiale d’États africains n’efface ni les interrogations sur la sélection des affaires, ni les difficultés d’application des décisions.
Pour les populations, les enjeux sont concrets. Les victimes attendent que les crimes documentés puissent faire l’objet d’enquêtes et, le cas échéant, de poursuites. Les gouvernements, eux, doivent arbitrer entre leurs engagements juridiques, leurs relations diplomatiques et leurs intérêts économiques. En Afrique, comme ailleurs, l’accès à la justice reste aussi tributaire de la sécurité des témoins et de la coopération des autorités nationales.
Le parcours de Pillay donne à cette discussion une résonance particulière en Afrique australe. Née à Durban, en Afrique du Sud, elle a exercé sous l’apartheid, puis occupé des fonctions judiciaires internationales et dirigé le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Le Nobel 2026 a reconnu son engagement en faveur du droit international et de la paix, sans transformer ses prises de position en décisions de justice.
Ce qui se joue au-delà de La Haye
Les sanctions américaines et les critiques africaines renvoient à une même question : les règles internationales s’appliquent-elles de façon cohérente, y compris aux États les plus puissants ? Pour l’Union africaine, cette question touche à la représentation du continent dans les institutions mondiales autant qu’à la crédibilité des poursuites pénales.
La suite dépendra notamment de la coopération des États avec la CPI et de la capacité de ses équipes à poursuivre leur travail sans entrave. Pour les gouvernements africains, l’enjeu sera de défendre à la fois une justice impartiale et une application équitable du droit, sans confondre critique légitime de l’institution et rejet de toute responsabilité pénale.
Lire les conclusions de la commission d’enquête de l’ONU sur Gaza. Consulter le portrait de Navi Pillay publié par les Nations unies.