Un poème ne naît pas toujours au moment où l’on croit l’entendre. Entre la mémoire d’une langue, les lectures d’un écrivain et les corrections apportées à un manuscrit, il se construit par couches. L’étude des archives de Léopold Sédar Senghor permet ainsi de regarder autrement une œuvre souvent réduite à quelques textes emblématiques de la négritude.

Une œuvre façonnée entre plusieurs mondes

Poète et premier président du Sénégal indépendant, Senghor a dirigé le pays de 1960 à 1980. Mais l’atelier littéraire que reconstitue la chercheuse Claire Riffard ne se limite ni au palais présidentiel de Dakar ni aux bibliothèques de Paris et de Normandie. Il comprend aussi un lieu sans étagères : les récits entendus pendant son enfance sérère.

Le sérère, langue de son enfance, nourrit une mémoire du rythme et de la parole. Senghor a souvent évoqué les contes et les chants écoutés auprès des paysans et des bergers. Pour Claire Riffard, cette transmission orale aide à comprendre comment sa poésie fait dialoguer des héritages différents. Elle ne consiste pas à juxtaposer une tradition africaine et une tradition française : elle transforme leurs sons, leurs images et leurs formes en une écriture singulière.

Cette démarche s’inscrit dans une histoire intellectuelle plus large. La négritude, mouvement auquel Senghor a contribué avec Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas, affirmait la dignité des cultures noires face aux hiérarchies coloniales. Lire les manuscrits aujourd’hui permet d’étudier comment cette pensée se traduit concrètement dans les choix d’écriture, sans confondre le poète, le responsable politique et les débats critiques suscités par son héritage.

Les brouillons révèlent le travail du poète

Les anthologies présentent souvent Chants d’ombre, publié en 1945, comme le point d’entrée dans la poésie de Senghor. Pourtant, il écrivait déjà pendant ses années de formation à Dakar et à Paris. Le sort de ces premiers textes demeure difficile à établir. Senghor a raconté en avoir détruit une partie en 1935, mais les archives ne permettent pas de reconstituer intégralement ce qui a disparu.

Ce manque n’est pas un détail anecdotique. Il rappelle que les archives littéraires sont faites de traces conservées, mais aussi de pertes et de souvenirs rétrospectifs. Selon l’analyse de Riffard, l’enjeu de Senghor était de dépasser les modèles qu’il avait lus pour créer une poésie où le français porterait aussi des cadences et une mémoire sérères.

Les manuscrits documentent également la réécriture. Senghor appelait « striquage » le travail de retouche qui suit le premier jet. Le terme évoque le tissage : reprendre, ajuster, embellir. Dans le poème consacré à l’athlète sénégalaise Yassine Mbaye, les versions successives montrent le poète cherchant les mots justes pour décrire une nuance de peau. Un terme sérère, « khérère », apparaît dans le travail préparatoire, puis disparaît de la version publiée, où d’autres images prennent sa place.

Ces variantes donnent à voir un choix littéraire précis. Elles ne servent pas seulement à corriger une phrase : elles éclairent la manière dont Senghor règle les métaphores et le rythme pour transmettre une perception. C’est l’un des apports de la critique génétique, qui étudie les étapes de fabrication d’une œuvre à partir de ses brouillons et de ses archives.

De l’événement vécu au poème

La vie personnelle et les bouleversements politiques apparaissent aussi dans cette fabrique. Les Lettres d’hivernage, composées à la fin des années 1960, mettent en scène l’absence et l’échange amoureux sous la forme de lettres adressées à une femme éloignée. Le recueil prend place dans une période marquée au Sénégal par de fortes contestations sociales, notamment en 1968. L’expérience intime devient matière poétique, sans se confondre avec un journal de bord.

Les élégies offrent un autre exemple de transformation. En 1974, Senghor écrit un poème en hommage à Georges Pompidou, son ami de jeunesse, après la mort de celui-ci, le 2 avril. Leur amitié, née pendant leurs années d’études à Paris, appartient à l’histoire personnelle du poète. L’élégie en fait pourtant davantage qu’un souvenir privé : elle met en forme le deuil et la perte dans une composition travaillée.

Des archives à partager et à discuter

Publié chez Hermann en août 2026, l’ouvrage de Claire Riffard s’appuie sur des archives dispersées, des correspondances et des témoignages. Sa recherche rejoint le travail de l’équipe « Manuscrits francophones » de l’Institut des textes et manuscrits modernes, qui étudie notamment des corpus littéraires d’Afrique et des Caraïbes. Cette approche contribue à replacer les écrivains africains au cœur de l’histoire matérielle et intellectuelle de la littérature, plutôt que de les considérer comme des exceptions à un canon défini ailleurs.

Pour le Sénégal, où Senghor reste une figure nationale et internationale, les manuscrits offrent une autre façon d’aborder cet héritage. Ils invitent à distinguer la reconnaissance de son œuvre des discussions sur son action politique et ses choix culturels. Ils rappellent aussi que la création littéraire sénégalaise ne se résume pas à un auteur, même lorsque celui-ci a profondément marqué son époque.

À l’échelle francophone et panafricaine, l’enjeu dépasse donc la redécouverte d’un classique. Qui conserve les archives, qui peut les consulter et dans quelles langues les œuvres sont étudiées : ces questions déterminent aussi la place accordée aux littératures africaines dans la production du savoir. Les travaux sur Senghor montrent enfin qu’un texte publié n’est pas un objet immobile. Ses brouillons gardent la trace de décisions, d’hésitations et de passages entre langues qui éclairent la richesse de son écriture.

Découvrir l’étude de Claire Riffard sur les manuscrits de Senghor et les recherches de l’équipe Manuscrits francophones.