Un siège qui vaut plus qu’un symbole
À Rabat, la diplomatie marocaine aime montrer qu’elle ne se limite pas aux grands dossiers politiques ou commerciaux. Dans le nucléaire civil, le Royaume cherche aussi à occuper un espace discret mais stratégique : celui du savoir, de la formation et de la coopération technique. C’est là que se joue une partie de son influence africaine.
Cette présence n’a rien d’abstrait. Le Maroc, à travers le CNESTEN, s’est construit une réputation de centre de référence dans plusieurs domaines : hydrologie isotopique, radiopharmacie, radioprotection, applications industrielles et formation autour du réacteur de recherche de la Maâmora. Le pays est aussi engagé dans les réseaux de l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’AIEA, qui appuient les usages pacifiques de l’atome sur le continent.
AFRA, un cadre africain pour des usages pacifiques
Le cadre concerné est AFRA, l’Accord africain de coopération régionale pour la recherche, le développement et la formation dans le domaine de la science et de la technologie nucléaires. Ce mécanisme intergouvernemental a été conçu pour aider les États africains à mutualiser l’expertise, les infrastructures et la formation. L’AIEA en assure le secrétariat et le soutien technique.
AFRA n’est pas un club de pays tourné vers l’énergie nucléaire au sens strict. Son cœur d’action se situe plutôt dans les usages civils : santé, agriculture, eau, industrie, sûreté radiologique. C’est précisément ce qui en fait un outil utile pour de nombreux États africains, qu’ils disposent ou non d’un programme électronucléaire.
Le rôle des centres nationaux est central. Ils forment des spécialistes, accueillent des boursiers, animent des ateliers et diffusent des méthodes. Le CNESTEN marocain figure parmi les structures les plus visibles de ce dispositif, avec plusieurs reconnaissances régionales et internationales de l’AIEA et d’AFRA.
Ce que Rabat a obtenu à Vienne
Le Maroc a pris, par acclamation, la présidence du principal cadre africain de coopération nucléaire lors d’une réunion tenue à Vienne en marge de la Conférence générale de l’AIEA. La présidence est assurée pour un an par Hamid Marah, directeur général du CNESTEN, qui succède au Botswanais David Tshere.
Le geste est politique, mais il est aussi technique. Il entérine une réalité déjà installée : le Maroc héberge des compétences, des formations et des partenariats qui servent au-delà de ses frontières. Dans les documents soumis à l’AIEA, Rabat rappelle régulièrement son soutien aux initiatives comme Rays of Hope, lancée en 2022 pour améliorer l’accès à la radiothérapie, et son rôle d’“anchor centre” régional.
La portée de cette désignation tient aussi à la continuité. Elle prolonge une séquence où le Maroc a consolidé sa présence dans les instances de l’AIEA et dans les plateformes régionales africaines. Pour le Royaume, l’enjeu n’est pas de faire du nucléaire une vitrine énergétique immédiate. Il s’agit plutôt de s’imposer comme un point d’appui pour la formation, la sécurité et le transfert de compétences.
Pourquoi cette présidence compte pour l’Afrique
Le continent s’intéresse de plus en plus à l’atome civil, mais avec des rythmes très différents selon les pays. D’un côté, plusieurs États renforcent les usages médicaux et agricoles des techniques nucléaires. De l’autre, quelques gouvernements explorent, à plus long terme, l’option des réacteurs de puissance. L’Afrique ne suit donc pas une seule trajectoire. Elle en combine plusieurs.
Dans ce paysage, la santé reste le besoin le plus immédiat. L’AIEA indique que 46 États africains participaient à son programme de coopération technique en 2023, avec une forte composante liée au cancer, à la radiothérapie et à la médecine nucléaire. Le manque d’équipements et de personnel qualifié demeure un obstacle concret pour de nombreux systèmes de santé.
C’est là que le Maroc peut peser. Son expérience ne se résume pas à un réacteur de recherche. Elle comprend aussi l’encadrement de formations, la certification de compétences, la coopération avec des universités et l’accueil de spécialistes africains. Pour les pays qui veulent bâtir une capacité nationale sans repartir de zéro, ce type de relais régional compte autant que les annonces de grand projet.
L’enjeu est également réglementaire. L’Afrique ne peut pas développer des applications nucléaires durables sans autorités de sûreté solides, sans standards partagés et sans culture du contrôle. AFRA, comme le Forum des organismes de réglementation nucléaire en Afrique, sert aussi à cela : harmoniser les pratiques, réduire les écarts et renforcer la sécurité des sources radioactives.
Une influence de proximité, pas une course au prestige
Pour le Maroc, cette présidence présente un avantage diplomatique clair. Elle le place au centre d’un espace africain où la demande de compétences augmente, alors même que les budgets publics restent contraints. Rabat peut y projeter une image d’expertise utile, moins spectaculaire qu’un projet de centrale, mais souvent plus immédiatement concrète pour les populations.
Pour les autres États africains, l’intérêt est différent. Un mandat marocain à la tête d’AFRA peut faciliter les échanges sud-sud, accélérer les formations et renforcer les coopérations francophones et anglophones autour de centres déjà actifs. Cela ne supprime ni les écarts de moyens ni les débats sur le nucléaire, mais cela crée un point de passage commun.
La suite se jouera dans les prochains rendez-vous de l’AIEA, dans les projets régionaux AFRA et dans les programmes liés à Rays of Hope. Si le Maroc veut transformer cette présidence en levier durable, il lui faudra maintenir ce qu’il revendique déjà : former davantage, partager davantage et faire du nucléaire civil un instrument africain de santé publique, de recherche et de souveraineté technique.