Une présence discrète, mais déjà utile
Dans les couloirs des banques, les bureaux d’études et les salons d’affaires, une mobilité algérienne moins visible que celle vers l’Europe prend forme en Afrique de l’Ouest. Elle ne ressemble pas à une diaspora de masse. Elle avance par petits noyaux, avec des banquiers, des ingénieurs, des commerçants et des dirigeants de PME qui s’installent à Dakar, à Nouakchott ou dans d’autres capitales de la sous-région. Cette circulation accompagne un mouvement plus large : l’Algérie cherche désormais à convertir sa présence politique sur le continent en présence économique durable.
Cette évolution s’inscrit dans un espace régional où les échanges se jouent à l’échelle de la CEDEAO, de l’UEMOA et, plus largement, de la Zone de libre-échange continentale africaine, pensée pour faciliter les flux de biens, de services et d’investissements. Pour Alger, l’enjeu est clair : ne plus rester au bord du marché africain, mais y entrer par des points d’appui concrets. Les banques, le transport aérien et les foires commerciales deviennent alors des instruments de projection économique, pas seulement des symboles diplomatiques.
Deux banques pour ouvrir la voie
Le tournant le plus visible a eu lieu en septembre 2023, avec l’ouverture de deux relais bancaires algériens en Afrique de l’Ouest : l’Algerian Bank of Senegal, à Dakar, et l’Algerian Union Bank, à Nouakchott. ABS Bank indique être installée au Sénégal depuis septembre 2023 et les documents de la BCEAO confirment son agrément dans l’espace UMOA ; la banque sénégalaise est présentée comme un établissement à capitaux algériens, avec un capital annoncé de 100 millions de dollars. À Nouakchott, la banque sœur a été lancée avec un capital de 50 millions de dollars, selon les médias publics algériens.
Ce n’est pas seulement une affaire de logo sur une façade. Ces implantations créent des équipes locales et attirent des cadres venus d’Algérie : responsables du financement, juristes, commerciaux, ingénieurs. Elles servent aussi de passerelle pour des entreprises algériennes qui veulent exporter, créer une filiale ou sécuriser un contrat. Le message est simple : sur des marchés où la confiance se construit dans la durée, une présence bancaire locale compte autant qu’un accord signé à distance.
À Dakar, ABS Bank a aussi vocation à faciliter l’implantation d’opérateurs algériens. Le secteur des dattes, des matériaux, des services et de la distribution en profite déjà, parce qu’il faut des comptes, des garanties et une connaissance précise des règles locales. La logique vaut pour la Mauritanie comme pour le Sénégal : une entreprise ne vend pas durablement en Afrique de l’Ouest avec un simple catalogue exporté depuis Alger. Elle doit comprendre les administrations, les usages commerciaux, les calendriers de paiement et les attentes des clients. C’est là que les Algériens installés sur place deviennent des intermédiaires utiles.
Des accords à transformer en activité réelle
La tenue de la quatrième édition de la Foire commerciale intra-africaine, à Alger du 4 au 10 septembre 2025, a donné une autre échelle à cette stratégie. L’événement a réuni 2 148 exposants et 112 476 visiteurs, selon Afreximbank et les médias publics algériens. Les contrats annoncés ont atteint 48,3 milliards de dollars, dont environ 11,4 milliards pour des entreprises algériennes. Ces chiffres sont impressionnants, mais ils n’ont de portée que si les signatures deviennent des chantiers, des livraisons et des emplois.
Cette mise en scène économique a un sens particulier pour l’Algérie. Le pays dispose d’une base industrielle, d’une ingénierie publique encore présente et d’une volonté affichée de diversifier ses débouchés au-delà de ses partenaires traditionnels. L’Afrique de l’Ouest lui offre un terrain proche par les affaires, plus vaste par la demande, et stratégique par les routes maritimes et aériennes. Pour les acteurs algériens, il s’agit donc moins d’exporter ponctuellement que de s’installer dans la durée, en s’appuyant sur des relais humains déjà présents sur place.
Cette logique explique aussi l’intérêt d’entreprises comme le holding public SNS, qui a annoncé, en marge de l’IATF 2025, huit protocoles d’accord pour un montant total de 950 millions de dollars. Deux de ces accords ont été conclus avec des partenaires sénégalais, ce qui confirme le rôle croissant du Sénégal comme point d’entrée vers l’Ouest africain. Là encore, le défi reste l’exécution. Un protocole n’est pas une usine. Un contrat n’est pas encore un marché. Et une annonce ne remplace pas une implantation industrielle.
Le ciel comme prolongement du marché
Le transport aérien complète ce dispositif. En février 2026, Air Algérie a signé à Addis-Abeba deux accords de coopération avec l’African Business Council et l’Africa Prosperity Network. Les textes portent sur la mobilité des passagers et du fret, ainsi que sur des programmes de formation et d’accompagnement d’initiatives économiques. La compagnie veut faire d’Alger une plateforme de correspondance entre le nord et le sud du continent, avec l’objectif annoncé d’approcher les 10 millions de passagers en 2026.
Ce point compte pour les entrepreneurs installés entre l’Algérie et l’Afrique de l’Ouest. Une ligne aérienne plus dense réduit les coûts de déplacement, accélère les visites de prospection et facilite le suivi des dossiers. Autrement dit, elle donne de la profondeur à une présence encore parfois temporaire. Pour des cadres algériens à Dakar ou à Nouakchott, la fréquence des liaisons devient un outil de travail aussi concret qu’un compte bancaire ou qu’un bureau local.
Au fond, cette nouvelle mobilité dessine autre chose qu’un simple exil professionnel. Elle traduit un changement de regard. Une partie des Algériens concernés ne se projette plus seulement vers l’Europe, mais vers des économies africaines où la croissance, l’urbanisation et les besoins en services créent des opportunités tangibles. Cette dynamique ne concerne pas seulement l’Algérie. Elle dit aussi quelque chose d’un continent qui se relie davantage par ses propres réseaux, ses propres banques et ses propres couloirs aériens. Le prochain test se jouera dans la capacité à transformer les annonces d’Alger, de Dakar, de Nouakchott et d’Addis-Abeba en relations économiques stables, mesurables et réciproques.