Un marché continental encore sous-exploité

Le paradoxe est connu, mais il reste massif : alors que les frontières commerciales africaines se rouvrent peu à peu, une large part des usines, des ports et des corridors du continent travaille encore en dessous de son potentiel. L’enjeu ne se limite pas aux grandes négociations entre États. Il touche aussi les PME, les transporteurs, les transformateurs agroalimentaires, les logisticiens et les millions d’emplois qui dépendent d’échanges plus fluides entre pays voisins.

Dans ce paysage, la Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLECAf, occupe une place centrale. Ce cadre, lancé par l’Union africaine et entré en phase commerciale le 1er janvier 2021, vise à accélérer les échanges intra-africains et à renforcer le poids du continent dans le commerce mondial. Mais son efficacité dépend toujours d’un point simple : transformer des règles communes en circulation réelle des biens, des services et des paiements.

Ce que montre le nouveau diagnostic

Le rapport annuel 2025 d’Afreximbank chiffre à plus de 77 milliards de dollars le potentiel d’exportation intra-africain encore inexploité, sur la base de 2024. Ce montant représente un gisement commercial important, concentré surtout dans les produits manufacturés et semi-transformés. Autrement dit, le continent n’a pas seulement un problème de volume ; il a aussi un problème de transformation locale et de mise en relation entre production et demande régionales.

Le même document souligne que ce potentiel pourrait porter les échanges intra-africains à 296,3 milliards de dollars si les contraintes actuelles reculaient nettement. Il identifie aussi des écarts marqués entre sous-régions : l’Afrique australe concentre la plus forte part de potentiel non réalisé, suivie de l’Afrique du Nord et de l’Afrique de l’Est, tandis que l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale disposent elles aussi de marges concrètes, quoique plus modestes en volume absolu.

Un autre signal mérite l’attention. Le commerce entre pays africains reste plus diversifié que les exportations du continent vers le reste du monde. Les produits manufacturés et semi-transformés y pèsent nettement plus lourd que dans les ventes extracontinentales, encore dominées par les matières premières. Ce point est décisif, car il montre que l’intégration africaine ne dépend pas d’un manque de capacité industrielle partout sur le continent, mais d’un défaut de chaînes de valeur suffisamment connectées entre elles.

Pourquoi les flux restent faibles

Le frein principal n’est pas unique. Il cumule infrastructures incomplètes, coûts logistiques élevés, financement du commerce encore trop rare, formalités douanières lourdes et faibles complémentarités productives entre économies. Afreximbank note d’ailleurs que l’indice de complémentarité commerciale intra-africaine reste inférieur à 0,35, loin derrière les niveaux observés en Europe, en Asie ou dans les Amériques. Cette faiblesse signifie qu’un pays africain exporte souvent des biens qui ne correspondent pas assez aux besoins d’importation de son voisin.

La question des corridors compte donc autant que celle des tarifs. Sans routes fiables, rail opérationnel, ports efficaces, normes harmonisées et systèmes de paiement transfrontaliers, la ZLECAf reste une architecture prometteuse mais inachevée. C’est aussi pour cela que l’Union africaine et le Secrétariat de la ZLECAf insistent sur l’industrialisation, la facilitation des échanges et la montée en puissance des chaînes de valeur régionales.

Dans l’économie réelle, cela se traduit par des écarts très concrets. Une entreprise de transformation alimentaire au Sénégal, une aciérie en Égypte, un fabricant de pièces automobiles en Afrique du Sud ou un fournisseur d’engrais en Afrique du Nord ne sont pas confrontés aux mêmes obstacles, mais tous subissent encore des coûts de passage, de conformité et de financement qui réduisent la compétitivité de leurs produits sur les marchés voisins. Les grandes entreprises absorbent mieux ces frictions ; les petites et moyennes entreprises, elles, les supportent plus durement.

Les effets attendus sur l’industrie et l’emploi

L’intérêt du commerce intra-africain tient à sa structure. Lorsqu’il progresse, ce sont les biens à plus forte valeur ajoutée qui gagnent du terrain : produits alimentaires transformés, plastiques, produits chimiques, métaux, véhicules, pièces détachées, fertilisants ou équipements. Le rapport d’Afreximbank montre justement que plusieurs de ces catégories portent l’essentiel du potentiel non réalisé. Cela confirme un point souvent sous-estimé : la ZLECAf peut devenir un levier d’industrialisation, pas seulement un instrument de circulation commerciale.

Les effets ne se répartissent pas de manière uniforme. Les capitales et les grands pôles industriels captent d’abord les gains, parce qu’ils disposent déjà d’infrastructures, de banques et d’opérateurs logistiques. Les zones rurales et les villes secondaires peuvent aussi en bénéficier, mais à condition que les chaînes de collecte, de stockage et de transport soient intégrées. Sans cela, les exportations régionales profitent surtout aux acteurs les mieux positionnés, et la promesse d’inclusion reste incomplète.

Afreximbank dit avoir appuyé cette dynamique avec 183 opérations de financement en 2025, pour un montant de 22,4 milliards de dollars, et estime que ces interventions ont soutenu la création d’environ 8,7 milliards de dollars d’échanges intra-africains supplémentaires. Même si ces chiffres doivent être lus comme des effets agrégés de financement et non comme des gains automatiques, ils illustrent le rôle croissant des banques africaines de développement et de commerce dans la structuration du marché continental.

Ce qu’il faut surveiller à l’échelle du continent

La suite se jouera sur trois chantiers. D’abord, la levée des obstacles non tarifaires, souvent plus pénalisants que les droits de douane eux-mêmes. Ensuite, l’accélération des infrastructures physiques et numériques, du port au paiement. Enfin, la capacité des États à produire localement davantage de biens intermédiaires, afin que les échanges intra-africains ne reposent plus surtout sur quelques pays industriels du continent.

À l’échelle panafricaine, l’enjeu dépasse la seule statistique commerciale. Une Afrique qui échange davantage avec elle-même capte mieux la valeur ajoutée, amortit mieux les chocs extérieurs et réduit sa dépendance aux matières premières brutes. C’est exactement le type de bascule que la ZLECAf est censée rendre possible. Mais entre le texte et le terrain, il reste encore beaucoup à connecter.