Retrouver une partie des fonds détournés ne répare pas, à lui seul, les atteintes subies sous Yahya Jammeh. En Gambie, le transfert de plus de 2,5 millions de dollars ouvre toutefois une étape concrète : transformer un bien saisi à l’étranger en réparations destinées aux victimes.
Un fonds placé sous la responsabilité de la Commission
Le 21 octobre 2026, la Commission gambienne des réparations a annoncé avoir reçu 2 573 414,10 dollars issus de la vente d’une résidence située à Potomac, dans le Maryland, près de Washington. Elle indique que la somme a été versée directement sur le compte du Fonds de réparations à la Banque centrale de Gambie. Selon la Commission, cet argent ne peut servir qu’au paiement de réparations.
Le montant communiqué par les autorités américaines diffère légèrement : le ministère américain de la Justice avait annoncé, le 18 septembre, un retour de 2 507 911,73 dollars nets. L’écart entre les deux chiffres n’est pas expliqué dans les informations rendues publiques consultées. La Commission affirme toutefois avoir reçu le montant supérieur et précise que les recettes et les dépenses de la procédure de vente ont été publiées.
Le bien avait été acheté par Yahya Jammeh et son épouse, Zineb Jammeh, au moyen de fonds que le ministère américain de la Justice décrit comme des produits criminels et des fonds publics gambiens détournés. Cette autorité a obtenu la confiscation de la propriété, puis l’a vendue. La restitution résulte d’une coopération entre les deux États, avec l’appui d’acteurs gambiens.
La réparation s’inscrit dans une transition encore inachevée
Yahya Jammeh a dirigé la Gambie de 1994 à 2017. Il a quitté le pouvoir après sa défaite électorale de 2016 et le bras de fer qui a suivi son refus de reconnaître le résultat. La pression de la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — avait alors contribué à son départ. Il vit en exil en Guinée équatoriale.
Après cette période, la Commission vérité, réconciliation et réparations a recueilli des témoignages et recommandé des mesures de réparation ainsi que des poursuites. La loi gambienne de 2023 sur les réparations des victimes a créé le cadre permanent pour traiter les demandes et gérer un fonds dédié. La Commission actuelle distingue son budget de fonctionnement de l’argent réservé aux réparations.
Ce dispositif concerne des victimes de violations et d’abus commis sous l’ancien régime. Les réparations prévues peuvent prendre différentes formes : compensation financière, restitution ou réhabilitation. Elles ne se confondent pas avec une condamnation pénale. La réparation répond aux préjudices subis ; la justice pénale, elle, doit établir la responsabilité de personnes précises selon des procédures judiciaires.
La somme est réelle, mais les besoins dépassent le transfert
La restitution ne signifie pas que chaque victime recevra automatiquement une part égale. La Commission doit appliquer les critères d’éligibilité et ses règles de traitement des demandes. Les informations publiques disponibles ne précisent ni le calendrier des versements, ni leur montant individuel, ni le nombre de bénéficiaires concernés par cette tranche.
La somme représente une ressource limitée face à l’ampleur des préjudices. Elle peut soutenir des indemnisations ou des mesures collectives, mais ne saurait, à elle seule, financer l’ensemble du processus. La société civile gambienne, dont l’organisation Gambia Participates, a salué le retour des fonds tout en appelant à une gestion transparente, à la traçabilité des bénéficiaires et à des comptes rendus publics respectueux de leur vie privée.
Cette exigence concerne directement la confiance entre les victimes et les institutions. À Banjul, les autorités devront rendre compte des décisions d’attribution et du suivi financier. Pour les personnes concernées, notamment hors de la capitale, l’enjeu sera aussi de pouvoir accéder au dispositif sans obstacles administratifs ou géographiques. La Commission affirme que le fonds sera exclusivement consacré aux réparations ; la publication régulière d’informations permettra d’en vérifier l’application.
La récupération d’actifs à l’étranger illustre aussi une différence importante entre les circuits financiers mondiaux et les capacités nationales de réparation. Des avoirs liés à des fonds publics peuvent être repérés ou saisis dans une autre juridiction ; leur retour dépend ensuite de la coopération judiciaire et d’un accord sur leur usage. Dans ce dossier, les États-Unis ont accepté que le produit net serve à indemniser les victimes selon la loi gambienne de 2023.
Réparations et poursuites avancent sur deux voies
La Gambie poursuit également le chantier judiciaire. En janvier 2026, le procès de Sanna Manjang, ancien membre d’une unité paramilitaire surnommée les « Junglers », s’est ouvert devant une juridiction gambienne. Il est accusé de deux meurtres commis en 2006 et nie les charges. Cette procédure concerne un accusé et des faits précis : elle ne constitue pas, à elle seule, un procès de Yahya Jammeh.
Au niveau régional, la CEDEAO a approuvé la création d’un tribunal spécial pour juger les crimes commis sous la dictature gambienne. Ce projet inscrit la quête de responsabilité dans une coopération ouest-africaine, au-delà des frontières nationales. Les avancées restent toutefois dépendantes de la mise en place des mécanismes judiciaires, de la collecte de preuves et de la coopération des États.
Le transfert de Potomac donne donc une traduction financière à une partie du processus de justice transitionnelle gambien. La prochaine étape sera moins symbolique : établir qui peut bénéficier des fonds, selon quelles modalités et dans quels délais. La capacité des institutions à publier ces choix, tout en protégeant les victimes, pèsera sur la crédibilité du programme et sur la portée de cet exemple pour les autres pays confrontés à la restitution d’avoirs issus de détournements.