Quand une route maritime se grippe, les effets se font sentir bien au-delà du Golfe. En Afrique australe, les exportateurs de charbon espèrent profiter des tensions autour du détroit d’Ormuz. Mais une hausse des cargaisons ne signifie pas automatiquement des recettes durables, ni une énergie moins chère pour les habitants.

Une fenêtre commerciale dans un marché sous tension

Le détroit d’Ormuz relie le golfe Persique à l’océan Indien. Il constitue un passage clé pour les hydrocarbures et le gaz naturel liquéfié (GNL), transportés par navire. Les perturbations du trafic dans la zone ont nourri les inquiétudes sur l’approvisionnement énergétique et les prix. Cette situation peut rendre le charbon plus intéressant pour certains acheteurs, notamment lorsqu’ils cherchent rapidement des combustibles de substitution.

Cette opportunité intervient alors que l’offre mondiale de charbon se transforme aussi sous l’effet de décisions nationales. L’Indonésie, premier exportateur mondial, a envisagé de limiter ses volumes destinés à l’exportation. Une offre moins abondante chez certains fournisseurs peut ouvrir des débouchés à d’autres producteurs. Toutefois, la crise d’Ormuz n’explique pas à elle seule les évolutions du commerce : la demande des pays importateurs, les prix et les capacités portuaires comptent également.

L’Afrique australe n’est pas un bloc économique uniforme. L’Afrique du Sud dispose d’un secteur minier important et d’infrastructures d’exportation établies, mais son réseau ferroviaire reste un point de contrainte. Le Mozambique exporte notamment depuis les ports de Nacala et de Beira, reliés aux zones minières par des corridors ferroviaires. La Tanzanie, plus au nord-est, développe ses propres projets. Ces pays n’ont donc ni les mêmes volumes, ni les mêmes infrastructures, ni les mêmes retombées.

Des volumes élevés, mais des réalités différentes

Des données publiées par le courtier maritime SSY indiquent que l’Afrique du Sud a exporté environ 71,9 millions de tonnes de charbon en 2025, tandis que le Mozambique en a expédié 21,6 millions. Ces chiffres décrivent une année entière et ne confirment pas, à eux seuls, l’affirmation de plus de 60 millions de tonnes exportées par les deux pays sur les huit premiers mois de l’année évoquée dans les informations disponibles. Les périodes et les périmètres ne sont pas directement comparables. Les données de SSY sur les exportations de charbon en Afrique australe font néanmoins état d’un flux mozambicain en progression.

Pour l’Afrique du Sud, le volume annuel de 2025 représente une hausse modeste par rapport à 2024, selon les données de commerce rapportées par SSY. Mais les tonnages ne disent pas tout : la valeur des exportations peut évoluer autrement que les volumes, notamment lorsque les prix mondiaux baissent. Les mines peuvent donc vendre davantage sans enregistrer une hausse équivalente de leurs revenus.

Au Mozambique, l’augmentation des expéditions repose aussi sur des choix logistiques de long terme. Le port de Nacala et celui de Beira desservent des bassins miniers différents. La capacité des voies ferrées et des terminaux détermine la quantité de charbon pouvant atteindre les navires. Des projets d’extension portuaire et ferroviaire sont évoqués, mais leur calendrier et leur réalisation restent des éléments à suivre, plutôt que des capacités déjà disponibles.

Dans les deux pays, les exportations ne garantissent pas que les ménages bénéficient directement de l’embellie. Les revenus peuvent soutenir les recettes publiques et l’activité minière, mais les effets dépendent de la fiscalité, des emplois locaux, des achats auprès d’entreprises nationales et de l’usage des recettes. Les communautés proches des mines, des voies ferrées et des ports supportent aussi les conséquences locales de l’extraction et du transport.

En Tanzanie, des projets qui dépassent la conjoncture

La perspective d’un marché plus favorable relance également l’attention sur les projets charbonniers tanzaniens. Le complexe de Mchuchuma, dans le sud-ouest du pays, est associé au projet de minerai de fer de Liganga. Des informations publiées en 2025 par le quotidien tanzanien The Guardian indiquaient que les discussions avec le groupe chinois Sichuan Hongda se poursuivaient. Le coût estimé de 3 milliards de dollars concerne l’ensemble intégré des projets miniers et industriels : il ne doit pas être présenté comme un investissement déjà réalisé ou consacré uniquement au charbon.

Ce projet met en lumière une tension entre deux objectifs. D’un côté, le gouvernement cherche à développer l’industrie, les infrastructures et l’emploi. De l’autre, l’exploitation du charbon crée des émissions et peut compliquer les engagements de réduction des énergies fossiles. L’enjeu ne se résume donc pas à l’opposition entre développement et climat : il porte aussi sur la maîtrise des contrats, la part de valeur créée dans le pays, les coûts environnementaux et les solutions énergétiques disponibles pour répondre à la demande.

Le pari des exportations face aux contraintes régionales

Le rebond du charbon s’inscrit dans une région où la sécurité énergétique reste liée aux infrastructures et aux échanges transfrontaliers. Les ports de l’océan Indien, les chemins de fer et les postes-frontières conditionnent l’accès des pays enclavés aux marchés. Une perturbation maritime peut donc redistribuer les débouchés, mais elle ne supprime ni les retards logistiques ni les coûts de transport. En Afrique du Sud, les difficultés ferroviaires ont notamment limité la capacité à acheminer le charbon vers les terminaux d’exportation.

Les conséquences varient aussi selon les acteurs. Les compagnies minières peuvent bénéficier d’une demande accrue, si les prix et les coûts leur sont favorables. Les travailleurs peuvent profiter d’une activité renforcée, sans que cela garantisse des emplois permanents. Les populations des centres urbains peuvent être concernées par l’approvisionnement électrique, tandis que les communautés rurales proches des sites miniers font face aux effets directs de l’extraction. Pour les finances publiques, la retombée dépendra des recettes effectivement perçues et de leur redistribution.

À l’échelle continentale, cette séquence rappelle que les pays africains peuvent tirer parti des recompositions du commerce mondial, mais qu’une demande de crise ne constitue pas une stratégie de développement à elle seule. Le prochain indicateur à surveiller sera la durée des perturbations autour d’Ormuz, puis leur effet réel sur les prix et les commandes. Les exportations sud-africaines et mozambicaines, la fluidité des corridors et l’avancement du projet tanzanien permettront de distinguer un sursaut passager d’une évolution plus durable.

La question centrale restera celle des arbitrages : convertir une conjoncture favorable en revenus, infrastructures et bénéfices locaux, sans enfermer les économies concernées dans des investissements fossiles difficiles à concilier avec leurs objectifs énergétiques et climatiques.