Une décision de gouvernance qui dépasse le seul cas Karim Khan

À La Haye comme dans plusieurs capitales africaines, la même question se pose désormais : une crise interne au sommet de la Cour pénale internationale peut-elle fragiliser des dossiers déjà lourds, ou au contraire forcer l’institution à se recentrer sur son travail de justice ? La réponse dépend moins du nom du procureur que de la solidité d’un parquet qui traite des situations sensibles au Soudan, en République démocratique du Congo, en Libye ou au Mali.

Le 24 juillet 2026, les États parties au Statut de Rome ont voté la révocation de Karim Khan, après plusieurs mois de suspension et une procédure déclenchée par des accusations de harcèlement sexuel qu’il conteste. Des médias internationaux et des sources diplomatiques ont rapporté qu’une large majorité a soutenu son départ lors de la session exceptionnelle tenue à New York, au siège de l’ONU.

La CPI fonctionne avec 125 États parties, qui forment son assemblée de tutelle. C’est elle qui nomme le procureur, adopte le budget et tranche les questions institutionnelles majeures. En pratique, ce vote rappelle qu’à la Cour, l’équilibre entre indépendance judiciaire et contrôle politique reste permanent.

Pourquoi ce vote parle aussi de l’Afrique

Le dossier est particulièrement scruté sur le continent, parce qu’une grande partie du contentieux de la CPI y est née. Le Darfour, la Libye, la République démocratique du Congo, le Mali, l’Ouganda, la République centrafricaine ou encore la Côte d’Ivoire figurent parmi les situations suivies par le Bureau du procureur. La Cour rappelle elle-même que ses enquêtes couvrent aujourd’hui de nombreux théâtres, dont plusieurs pays africains.

Cette concentration a longtemps nourri un reproche récurrent sur le continent : celui d’une justice perçue comme déséquilibrée, surtout lorsque les premières grandes affaires visaient presque exclusivement des dirigeants africains. Mais le tableau a évolué. Sous Karim Khan, la CPI a aussi travaillé sur d’autres situations, notamment en Palestine, en Ukraine ou au Venezuela. Cette extension n’efface pas les critiques, mais elle montre que le débat sur la Cour dépasse désormais le seul prisme africain.

Dans le même temps, des voix africaines ont défendu l’idée qu’un changement de procureur ne devait pas être instrumentalisé contre l’indépendance de la Cour. L’African Bar Association a ainsi contesté le principe d’une éviction précipitée et plaidé pour le respect des constats du panel indépendant chargé d’examiner la procédure. Cette position compte, car elle rappelle qu’en Afrique aussi, des juristes refusent de réduire la CPI à un affrontement entre puissances ou blocs diplomatiques.

Ce que le départ du procureur change, et ce qu’il ne change pas

Sur le plan juridique, la révocation du procureur ne fait pas disparaître les dossiers. Les enquêtes déjà ouvertes continuent, les juges restent saisis et les équipes du Bureau du procureur peuvent poursuivre le travail en cours. En revanche, un vide à la tête du parquet peut ralentir certaines décisions de pilotage : ouverture d’une nouvelle enquête, hiérarchisation des priorités, stratégie de coopération avec un État, ou émission de nouveaux mandats d’arrêt. C’est là que l’impact devient concret.

Pour le Soudan, l’enjeu est immédiat. Le dossier du Darfour reste l’un des plus emblématiques de la Cour, alors que la guerre qui déchire le pays continue de produire des crimes allégués, des déplacements massifs et une instabilité régionale qui déborde vers le Tchad, la Centrafrique et la mer Rouge. Une direction provisoire ou affaiblie au parquet peut compliquer la capacité de la CPI à garder la pression sur les auteurs présumés.

En République démocratique du Congo, les attentes restent fortes dans l’est du pays, où les violences armées touchent surtout les civils, les déplacés et les communautés rurales prises entre groupes armés, armée régulière et rivalités locales. La CPI y travaille depuis longtemps, mais la justice internationale n’avance jamais au même rythme que le terrain. Si le parquet ralentit, ce sont souvent les victimes qui l’attendent le plus longtemps.

Au Mali, la Cour suit des exactions commises dans un conflit où les groupes armés, les forces nationales et les dynamiques sahéliennes ont laissé des traces durables. Le 21 juin 2024, la CPI a d’ailleurs rendu public un mandat d’arrêt visant Iyad Ag Ghaly pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité présumés dans le nord du pays. Ce rappel est important : même avec un choc institutionnel, certains dossiers africains restent actifs et documentés.

Une Cour sous pression politique, et un continent qui regarde ses propres intérêts

La révocation de Karim Khan intervient aussi dans un contexte où la CPI est attaquée de plusieurs côtés. Les mandats d’arrêt délivrés en 2024 contre Benyamin Netanyahu et Yoav Gallant ont déclenché une riposte politique internationale forte, pendant que les États-Unis accentuaient leur hostilité envers la Cour. Ce faisceau de pressions complique la tâche du futur intérim du parquet, qui devra préserver la crédibilité de l’institution sans donner l’image d’un recul.

Le retrait annoncé du Burkina Faso, du Mali et du Niger du Statut de Rome ajoute une autre couche au problème. Ces notifications ont été déposées auprès du Secrétaire général de l’ONU en juin 2026, avec une sortie qui doit prendre effet un an plus tard. Même si ce retrait ne coupe pas d’un trait les obligations nées pendant leur période d’adhésion, il traduit une défiance politique profonde dans le Sahel central.

Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui dirige le parquet de la CPI. Il s’agit de déterminer si la Cour peut encore rendre des décisions utiles, lisibles et cohérentes dans des situations où les victimes attendent des actes, pas des querelles de procédure. Le prochain test sera institutionnel : la nomination d’un intérim solide, puis la capacité du Bureau du procureur à maintenir le cap sur les dossiers africains sans céder aux bras de fer diplomatiques.