Une Cour contestée, mais toujours au cœur des attentes de justice
À La Haye, la Cour pénale internationale ne débat pas seulement de procédures. Elle se heurte à une question plus politique : qui doit juger les crimes les plus graves quand les tribunaux nationaux vacillent, se déplacent ou se taisent ? Dans plusieurs capitales africaines, cette interrogation s’entremêle désormais avec un discours de souveraineté, porté notamment par l’Alliance des États du Sahel, qui a annoncé son retrait de la Cour en septembre 2025.
Le rappel utile, ici, est historique. Le Statut de Rome a été porté par 125 États parties au 1er janvier 2025, dont 33 États africains, ce qui fait du continent le bloc régional le plus représenté dans le système de la CPI. Cette donnée pèse dans le débat, car elle contredit l’idée d’une institution née hors d’Afrique et imposée de l’extérieur.
Complémentarité : le cœur juridique du débat
Le principe de complémentarité reste la clef de lecture la plus importante. La CPI n’est pas censée remplacer les juges nationaux. Elle agit lorsque l’État concerné ne peut pas ou ne veut pas mener des poursuites authentiques. La Cour se définit donc comme une juridiction de dernier ressort, non comme une instance concurrente des systèmes africains.
C’est précisément ce point que défend Mame Mandiaye Niang, l’un des deux procureurs adjoints qui assurent la direction du Bureau du Procureur depuis le congé de Karim Khan en mai 2025. Le magistrat sénégalais a multiplié les échanges avec les États parties, y compris au Sénégal, pour expliquer ce mandat dans un climat devenu plus tendu.
L’argument n’est pas théorique. En République centrafricaine, la CPI a travaillé avec les autorités nationales, puis avec une cour spéciale à composante internationale. En Guinée, le Bureau du Procureur a encore suivi en mai 2025 l’avancement des procédures internes liées aux événements du 28 septembre 2009 à Conakry. La logique est claire : quand un système national progresse, la coopération doit prendre le dessus sur la substitution.
Pourquoi la défiance s’est installée
Le ressentiment ne vient pas de nulle part. Dans le Sahel, les régimes militaires ont fait de la souveraineté judiciaire et sécuritaire un marqueur politique. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont annoncé en septembre 2025 leur retrait de la CPI, en même temps qu’ils dénonçaient ce qu’ils présentent comme un instrument de répression néocoloniale. Cette sortie s’inscrit dans une recomposition plus large : rupture avec la CEDEAO, affirmation d’une confédération sahélienne et discours de rupture avec les mécanismes hérités des décennies précédentes.
Mais le débat ne se résume pas au Sahel. À travers le continent, plusieurs gouvernements ont déjà testé, puis parfois révisé, leur rapport à la Cour. Le Gambia, le Burundi ou encore l’Afrique du Sud ont illustré, à des degrés divers, cette tension entre soutien à la justice internationale et méfiance envers les institutions perçues comme asymétriques. Cette instabilité politique et diplomatique explique pourquoi la CPI insiste aujourd’hui sur la pédagogie plutôt que sur le seul rappel de ses textes fondateurs.
Sur le fond, une ambiguïté demeure dans la perception populaire. Dans plusieurs pays africains, la CPI est attendue quand la justice nationale est bloquée, puis critiquée quand elle enquête loin des capitales ou sur des responsables politiques. C’est toute la difficulté d’une cour internationale : elle suscite de l’espoir chez les victimes, mais elle est immédiatement exposée aux lectures souverainistes dès qu’elle touche au pouvoir.
Ce que changent les sanctions américaines
Le malaise institutionnel s’est encore accentué avec la décision prise à Washington le 6 février 2025 d’imposer des sanctions contre la CPI. Le décret présidentiel américain prévoit des restrictions financières et de voyage contre des responsables de la Cour jugés impliqués dans des actions contre les intérêts américains ou de leurs alliés. En réponse, la présidence de l’Assemblée des États parties a rejeté ces mesures, estimant qu’elles portaient atteinte à l’indépendance de la Cour.
Cette pression extérieure complique le message de la CPI auprès des États africains. La Cour doit simultanément rassurer sur son respect de la souveraineté des États, répondre aux critiques africaines sur un supposé ciblage du continent et faire face à une contestation venue d’une grande puissance qui conteste son action au nom d’une autre lecture du droit international. Dans ce contexte, l’argument de Niang est simple : la Cour ne peut pas être qualifiée d’ingérence quand elle agit dans les limites du Statut de Rome, adopté par les États eux-mêmes.
Ce point a des effets concrets. Pour les gouvernements, la CPI peut servir de repoussoir politique utile en période de tension interne. Pour les victimes, elle reste parfois l’une des rares fenêtres vers une reconnaissance judiciaire. Pour les magistratures nationales, enfin, le dialogue avec La Haye peut devenir un levier d’appui technique, à condition que les autorités acceptent d’ouvrir les dossiers et de protéger les témoins. C’est là que se joue la crédibilité du principe de complémentarité.
Un test pour l’Afrique, mais aussi pour l’ordre judiciaire international
La séquence actuelle dépasse largement le seul cas de la CPI. Elle interroge la place de l’Afrique dans la fabrication du droit international pénal, la capacité des juridictions nationales à reprendre la main, et la solidité d’un système multilatéral déjà fragilisé par les rivalités géopolitiques. Le fait que 33 États africains restent parties au Statut de Rome rappelle qu’il n’existe pas de position africaine unique ; il existe plutôt des priorités nationales, des rapports de force régionaux et des choix de régime très différents.
À court terme, le vrai signal à surveiller n’est pas seulement la rhétorique des retraits. C’est la capacité des États africains à renforcer leurs propres juridictions, à coopérer entre eux et à faire vivre des mécanismes régionaux crédibles, qu’il s’agisse de cadres sous-régionaux, de cours nationales spécialisées ou de dispositifs hybrides. Si cette partie du chantier avance, la CPI perdra moins d’espace politique. Si elle stagne, les critiques souverainistes continueront de prospérer, au détriment des victimes et de la confiance publique.