Un vote africain qui pèse au cœur d’une crise mondiale

Dans le football mondial, les rapports de force ne se jouent pas seulement sur la pelouse. Ils se mesurent aussi dans les couloirs du pouvoir, là où une confédération peut peser sur une élection, une réforme ou une rupture. C’est précisément ce qui se dessine autour de la FIFA, fragilisée par la controverse née de son projet d’ouverture à des capitaux privés, puis rattrapée par une fracture ouverte entre l’Europe et plusieurs autres blocs continentaux.

À Rabat, au Maroc, la Confédération africaine de football a choisi de maintenir sa ligne : soutien à Gianni Infantino, rappel ferme des règles de gouvernance, et refus d’entrer dans une logique de rupture publique avec la présidence de la FIFA. Ce choix intervient alors que la CAF sort elle-même d’années de mise en ordre interne, avec des discours répétés sur la transparence, l’audit et les meilleures pratiques de gestion. En clair, le continent défend une relation politique utile avec Zurich, tout en revendiquant un cadre de gouvernance qu’il dit non négociable.

Ce que la CAF a dit, et pourquoi le signal compte

Le 29 avril 2026, les associations membres de la CAF avaient déjà, à Vancouver, décidé à l’unanimité de soutenir la réélection d’Infantino pour le cycle 2027-2031. Cette position n’a pas disparu avec la tempête. Au contraire, la CAF l’a réaffirmée dans un contexte plus tendu encore, après l’abandon du projet d’investissement privé et les excuses présentées par le président de la FIFA. Le message africain est resté double : appui au dirigeant en place, mais rappel que la transparence, les procédures régulières et la bonne gouvernance ne sont pas optionnelles.

La portée de ce soutien est importante, parce que la CAF rassemble 54 fédérations affiliées. Dans un congrès électif de la FIFA, cela représente un bloc décisif, même si l’UEFA compte 55 membres. Sur le papier, l’équilibre est presque symétrique. Dans la réalité, la dispersion des intérêts, les alliances de circonstance et la géographie du vote peuvent faire basculer une élection dès le premier tour ou la rendre beaucoup plus incertaine qu’annoncé. Infantino, président depuis 2016, vise toujours mars 2027, et la séquence actuelle montre qu’aucun camp ne contrôle seul l’issue.

Une Europe de plus en plus frontale

Face à cette ligne africaine, l’UEFA a pris le contrepied. Fin juillet, ses 55 associations ont annoncé qu’elles ne participeraient pas aux compétitions de la FIFA tant que le projet de vente de parts à des investisseurs privés resterait vivant. La formulation était nette : pas de retour à la normale sans abandon complet du schéma et sans garanties écrites qu’une telle initiative ne puisse pas se reproduire. Dans le même mouvement, l’instance européenne a dit avoir perdu confiance dans la présidence d’Infantino.

Le sujet n’est pas abstrait. Le plan visé par les critiques consistait à créer une entité commerciale liée aux principaux actifs de la FIFA, avec des droits de Coupe du monde ouverts à des investisseurs privés. Reuters et plusieurs médias internationaux ont rapporté qu’il s’agissait d’un dossier évalué à 20 milliards de dollars, avant son abandon sous la pression. Ce type de montage touche à la propriété symbolique du football mondial, mais aussi à sa chaîne de décision : qui finance, qui contrôle, qui arbitre les priorités, et au bénéfice de qui les recettes sont distribuées.

La réaction européenne a trouvé des relais au-delà du seul continent. La Concacaf a dénoncé le manque de consultation et l’absence de procédures régulières. La FIFA, de son côté, a cherché à resserrer les rangs autour de son président, dans une communication qui a montré combien la crise était devenue institutionnelle autant que politique. Autrement dit, le conflit n’oppose pas seulement deux visions du sport. Il révèle une compétition plus large sur la manière de gouverner une organisation qui compte 211 fédérations membres et distribue des ressources, des compétitions et du prestige à l’échelle planétaire.

Ce que cela change pour l’Afrique, et ce qu’il faut surveiller

Pour l’Afrique, l’enjeu est concret. La CAF a intérêt à conserver une ligne d’accès direct au centre du pouvoir mondial. Cet accès pèse sur les dossiers d’infrastructures, de compétitions, d’arbitrage, de financement et de visibilité. Il pèse aussi sur la place des clubs africains dans les grandes compétitions organisées par la FIFA, un sujet sensible quand les ressources restent inégalement réparties entre les continents. La coopération avec la FIFA peut donc être perçue comme un levier de développement, notamment dans un contexte où la CAF dit elle-même chercher plus d’autosuffisance et de compétitivité.

Mais ce calcul a un coût réputationnel. À l’intérieur du continent, la référence à la gouvernance ne peut pas être seulement externe. La CAF a multiplié depuis 2021 les annonces sur la conformité, l’audit interne et la transparence, après des périodes où ses propres pratiques ont été contestées. Son soutien à Infantino est donc lu à travers cette tension : défendre un allié stratégique tout en affirmant que les règles doivent rester les mêmes pour tous. C’est une position pragmatique, mais elle expose la confédération à une critique simple : réclamer de la rigueur à l’échelle africaine, puis accepter une crise de méthode au sommet mondial si le rapport de force lui est favorable.

Le prochain point de vigilance se situe du côté du calendrier électoral. La FIFA doit encore traverser les mois qui mènent au congrès de mars 2027, avec la perspective d’une candidature d’Infantino et d’éventuels concurrents encore en observation. Entre-temps, les confédérations vont tester leurs alliances, leurs lignes rouges et leurs capacités de nuisance. Pour l’Afrique, le vrai sujet n’est pas seulement de savoir qui présidera la FIFA. Il est de comprendre quelle place le continent obtiendra dans la future architecture du football mondial : simple réservoir de voix, ou acteur capable d’imposer ses conditions dans la gouvernance du jeu.