Une route maritime sous pression, et des acteurs qui savent la contourner
Entre le golfe d’Aden et la mer Rouge, chaque conteneur, chaque boutre et chaque arrêt de quai peut devenir un enjeu de sécurité. Dans cette zone, les réseaux de contrebande ne servent plus seulement à faire passer des marchandises interdites ; ils relient aussi des groupes armés, des diasporas, des ports et des routes migratoires qui traversent la Corne de l’Afrique. Le nouveau rapport de The Century Foundation décrit justement cette montée en puissance des Houthis yéménites sur la rive africaine du détroit de Bab el-Mandeb, au croisement du Yémen, de Djibouti, de la Somalie, de l’Érythrée et, plus à l’ouest, du Soudan.
Le point central est simple : un groupe armé qui tient une partie du nord-ouest du Yémen ne cherche plus seulement à survivre. Il cherche à durer, à diversifier ses filières et à s’inscrire dans un espace régional où les frontières maritimes restent poreuses. Le rapport montre que cette stratégie passe par des relais commerciaux, des intermédiaires locaux et des liens opportunistes avec d’autres acteurs armés. Il ne s’agit donc pas d’un épisode isolé, mais d’un réseau qui s’insère dans une économie grise déjà ancienne autour de la mer Rouge.
La Corne de l’Afrique, carrefour commercial et terrain de manœuvre
Djibouti occupe une place particulière dans ce dispositif. Le pays est situé à l’entrée sud de la mer Rouge, au débouché du détroit de Bab el-Mandeb, et son port sert de plate-forme de transbordement pour le commerce régional et international. Le rapport souligne que cette densité de trafic complique l’interception des cargaisons suspectes. D’autres sources publiques confirment cette centralité logistique : la Banque mondiale décrit Djibouti comme un hub de transbordement bien placé sur une des routes maritimes les plus fréquentées, tandis que le Fonds monétaire international rappelle que le trafic via Bab el-Mandeb reste nettement perturbé depuis les attaques houthis en mer Rouge.
La Somalie, elle, demeure un espace de circulation et de fragmentation. L’Agence de l’Union européenne pour l’asile indique qu’en 2026 Al-Shabaab contrôlait encore de vastes zones rurales et de nombreuses localités, avec des estimations autour de 30 % du territoire, ce qui donne la mesure de la difficulté à sécuriser les côtes et les axes intérieurs. Dans ce paysage, les réseaux de trafic reliant le littoral somalien au Yémen ne sont pas nouveaux. Ils s’appuient sur des routes déjà utilisées pour les armes, les migrants et divers produits de contrebande.
Ce que dit le rapport sur les Houthis, Djibouti et la Somalie
Le document publié le 24 août 2026 soutient que les Houthis ont développé en Somalie des contacts qui dépassent la simple contrebande d’armes. Ils chercheraient aussi à établir des passerelles avec Al-Shabaab, dans une logique d’échanges de services : fournitures, formation, logistique et renseignement contre facilitation des mouvements dans le golfe d’Aden. Le rapport évoque le cas d’un intermédiaire somalien arrêté à Mukalla, dans le sud du Yémen, qui aurait facilité le voyage de plusieurs centaines de Somaliens vers des camps d’entraînement houthis en 2024. Cette donnée doit être lue comme une affirmation attribuée au rapport, et non comme un fait judiciairement établi par une juridiction indépendante.
À Djibouti, la mécanique serait différente mais tout aussi révélatrice. Le rapport décrit l’installation, à partir d’environ 2022, d’une cellule de contrebande utilisant des sociétés écrans, des conteneurs commerciaux et des boutres pour réexpédier vers le Yémen des composants et matériaux destinés à contourner l’embargo sur les armes. L’intérêt de Djibouti tient à son statut de nœud portuaire : plus le trafic licite est dense, plus les cargaisons suspectes peuvent se fondre dans le flux. C’est précisément ce mélange entre commerce légal et circuits clandestins qui rend la zone si difficile à surveiller.
Le rapport affirme aussi que les Houthis cherchent à s’implanter au Soudan et en Érythrée. Sur ce point, la prudence s’impose. Les sources publiques disponibles confirment l’existence d’un environnement favorable à des connexions transfrontalières dans la mer Rouge, mais elles ne permettent pas toujours d’établir la profondeur réelle des liens ni leur durabilité. En Érythrée, le rapport évoque des pistes de réactivation de réseaux, sans apporter de preuve ouverte et définitive sur tous les relais mentionnés. En d’autres termes, l’hypothèse existe, mais le niveau de certitude varie selon les théâtres.
Pourquoi cette évolution compte pour la région
Pour les États de la Corne de l’Afrique, l’enjeu n’est pas seulement sécuritaire. Il est aussi économique. Quand un détroit comme Bab el-Mandeb devient instable, les coûts de transport montent, les assureurs réévaluent les risques, et les ports de transit doivent composer avec des contrôles renforcés sans ralentir la circulation des biens essentiels. Le FMI a signalé en 2026 que les passages maritimes dans le détroit n’étaient pas revenus à leur niveau de 2023, ce qui montre qu’un choc sécuritaire peut durer longtemps après les premières attaques.
Pour Djibouti, le défi est double. Le pays tire une part importante de sa valeur stratégique de sa fonction de transit, notamment pour l’Éthiopie enclavée. Mais cette position peut aussi attirer les trafics qui profitent de la densité logistique. Pour la Somalie, l’impact est plus diffus, car la fragilité institutionnelle, les conflits locaux et la présence persistante d’Al-Shabaab laissent des espaces à des alliances de circonstance. Dans les deux cas, les effets retombent d’abord sur les populations côtières, les transporteurs, les commerçants informels et les jeunes exposés aux recrutements opportunistes.
Le rapport rappelle enfin une réalité plus large : la mer Rouge et la Corne de l’Afrique ne forment pas un théâtre séparé du reste du continent. Elles sont un couloir qui relie la sécurité maritime, les routes migratoires, les rivalités régionales et les conflits internes. Les Houthis y cherchent aujourd’hui une profondeur stratégique. L’Afrique orientale, elle, doit gérer les effets d’un jeu qui dépasse largement le seul Yémen. Ce dossier doit donc être suivi à l’échelle de l’Union africaine, de l’IGAD, des autorités portuaires et des services de surveillance maritime, car le prochain basculement ne viendra peut-être pas d’un front unique, mais d’une chaîne de petits relais déjà en place.