À Addis-Abeba, la bataille numérique ne se joue plus seulement autour de la connexion à internet. Elle concerne désormais la maîtrise des données produites par l’administration, les entreprises et les citoyens. Pour l’Éthiopie, l’enjeu est double : mieux faire fonctionner les services publics et éviter que le développement de l’intelligence artificielle ne repose sur des informations dispersées ou contrôlées depuis l’extérieur.
Un projet de texte encore soumis au Parlement
Le Conseil des ministres éthiopien a approuvé, le lundi 28 septembre 2026, un projet de proclamation consacré à la gouvernance nationale des données. La décision a été prise à Addis-Abeba, lors de la 59e session ordinaire de l’instance gouvernementale. Le texte doit maintenant être transmis à la Chambre des représentants des peuples, la chambre basse du Parlement fédéral, pour examen.
Cette étape est importante, mais elle ne transforme pas encore le projet en loi. Les députés peuvent modifier certaines dispositions avant une éventuelle adoption. À ce stade, les détails définitifs du futur cadre juridique restent donc à confirmer.
Le projet vise à établir des règles communes pour produire, conserver, partager et réutiliser les données publiques. Il entend aussi renforcer leur sécurité et leur souveraineté. Dans ce contexte, la souveraineté des données désigne la capacité d’un État à savoir où elles sont stockées, qui peut y accéder et dans quelles conditions elles peuvent être utilisées.
Le texte cherche notamment à améliorer l’interopérabilité. Ce terme désigne la capacité de plusieurs systèmes informatiques à échanger des informations et à les comprendre de manière compatible. Pour les administrations éthiopiennes, l’objectif est de réduire les doublons, les erreurs et les blocages entre institutions.
La donnée comme infrastructure de l’État numérique
Cette initiative s’inscrit dans la stratégie Digital Ethiopia 2030. Le document gouvernemental identifie la fragmentation des données comme un obstacle à la transformation numérique du pays. Il prévoit donc une gouvernance nationale, des standards communs et des infrastructures capables de relier les centres de données, les registres publics et les plateformes administratives.
Le plan met également l’accent sur la qualité des informations. Une administration numérique ne peut pas fonctionner avec des fichiers incomplets, des identités enregistrées plusieurs fois ou des données impossibles à comparer. La stratégie prévoit ainsi de renforcer la gestion des données et leur utilisation dans la décision publique.
Le gouvernement entend aussi développer des infrastructures nationales. Le portail de l’Ethiopian National Data Center présente déjà des services d’informatique en nuage destinés aux institutions publiques, aux banques, aux opérateurs télécoms et aux entreprises. Le cloud désigne ici des capacités de stockage et de calcul accessibles à distance, mais administrées dans un environnement sécurisé.
Cette orientation répond à une préoccupation concrète. Lorsque les données stratégiques sont dispersées entre plusieurs prestataires ou stockées hors du pays, l’État maîtrise moins bien leur protection, leur disponibilité et leur utilisation. Pour l’Éthiopie, la localisation des infrastructures devient donc un sujet économique, administratif et politique.
L’intelligence artificielle dépend d’abord des données
Le projet de proclamation inclut l’intelligence artificielle parmi les domaines concernés. Le gouvernement veut créer un environnement plus favorable à la recherche, à l’innovation et au développement de services fondés sur les données.
Le raisonnement est simple. Une intelligence artificielle ne produit pas de résultats fiables sans données suffisamment nombreuses, propres et représentatives. Or les informations disponibles en Éthiopie sont encore réparties entre les ministères, les régions, les entreprises et différents systèmes techniques. Une meilleure coordination pourrait donc faciliter la recherche dans la santé, l’agriculture, l’éducation, la finance ou la gestion urbaine.
Le gouvernement présente cette démarche comme un moyen de soutenir une croissance davantage fondée sur la connaissance. L’orientation officielle de Digital Ethiopia 2030 prévoit notamment l’utilisation de données structurées pour la décision publique, ainsi que la mise en place d’une autorité nationale indépendante chargée de la gouvernance des données.
La question linguistique sera également déterminante. Les outils d’intelligence artificielle entraînés principalement sur des données étrangères répondent moins bien aux réalités éthiopiennes. Les langues utilisées dans le pays, dont l’amharique, l’afaan oromo, le tigrinya et le somali, nécessitent des corpus locaux et des compétences spécialisées.
Des bénéfices attendus, mais aussi des garanties à préciser
Pour l’administration, un cadre commun pourrait accélérer les démarches et limiter les demandes répétées de documents. Un usager pourrait, par exemple, éviter de fournir plusieurs fois les mêmes informations à des services publics différents. Dans les secteurs sociaux, une meilleure circulation des données pourrait aussi améliorer le ciblage des programmes et la planification des infrastructures.
Les entreprises technologiques pourraient, de leur côté, bénéficier de règles plus lisibles. Des données publiques non sensibles, rendues accessibles dans un cadre sécurisé, peuvent soutenir les applications agricoles, les services financiers ou les solutions de mobilité. L’enjeu sera toutefois de distinguer clairement les données ouvertes des informations personnelles ou stratégiques.
La protection des citoyens restera donc un point central du débat parlementaire. L’Éthiopie dispose déjà d’une proclamation sur la protection des données personnelles. Le futur cadre devra préciser son articulation avec cette législation, les responsabilités des administrations et les voies de recours en cas d’utilisation abusive.
La gouvernance ne pourra pas reposer uniquement sur la technologie. Elle nécessitera aussi des institutions capables de contrôler les pratiques, des agents formés et des procédures accessibles. Dans les zones rurales, où la connectivité et les compétences numériques restent moins développées qu’à Addis-Abeba, la transformation devra éviter de créer de nouveaux obstacles pour les usagers.
Un enjeu qui dépasse les frontières éthiopiennes
La démarche éthiopienne s’inscrit dans une évolution plus large de l’Afrique de l’Est. Les États de la région cherchent à développer des infrastructures numériques nationales tout en facilitant les échanges de services, les paiements et la circulation des compétences. L’interopérabilité devient donc aussi un enjeu régional.
Pour l’Éthiopie, pays qui abrite le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, cette politique possède une portée particulière. La maîtrise des données peut renforcer les capacités de planification nationale, mais aussi contribuer aux discussions continentales sur l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les infrastructures numériques.
La prochaine étape sera l’examen du projet par la Chambre des représentants des peuples. Il faudra observer les règles retenues pour le partage des données, le rôle de la future autorité nationale et les garanties accordées aux citoyens. C’est à ce moment que l’ambition de souveraineté numérique se traduira, ou non, en mécanismes concrets.