À Banjul, une somme modeste à l’échelle d’un État, mais lourde de sens pour les victimes
En Gambie, l’argent récupéré à l’étranger n’est pas seulement une ligne comptable. Il touche à une question plus large : comment réparer, concrètement, les années de peur, de disparitions, de torture et d’abus attribués au régime de Yahya Jammeh ? Le 18 septembre 2026, Banjul et Washington ont formalisé le transfert de 2 507 911,73 dollars, issus de la vente d’une propriété située à Potomac, dans le Maryland, pour alimenter le dispositif d’indemnisation des victimes.
Le montant peut paraître limité face à l’ampleur des préjudices documentés en Gambie. Mais sa portée est symbolique et politique. Il confirme qu’un bien acquis hors du pays peut finir par revenir, au moins en partie, à celles et ceux qui ont subi les effets d’un système de prédation et de violence d’État.
Un pays encore engagé dans sa transition, entre justice réparatrice et exigence de transparence
La Gambie reste engagée dans une transition post-Jammeh qui avance par étapes. La Commission vérité, réconciliation et réparations, créée après la fin du régime en janvier 2017, a établi le socle des poursuites, des réformes et des réparations. Son travail a conduit à la mise en place d’un fonds de réparation, puis à l’adoption de la Victims Reparations Act, 2023, qui encadre désormais un mécanisme dédié aux victimes des violations commises entre juillet 1994 et janvier 2017.
Cette architecture juridique compte. Elle permet de sortir du registre des annonces ponctuelles et d’installer un cadre de long terme. Selon le ministère gambien de la Justice, le gouvernement avait déjà mis 50 millions de dalasis à disposition pour des réparations intérimaires, avant d’annoncer un projet de fonds indépendant chargé d’administrer les paiements. Le principe est clair : les victimes doivent être au centre du dispositif, et non les administrations qui gèrent l’argent à leur place.
Le contexte régional compte aussi. La Gambie appartient à la CEDEAO, qui suit de près les questions de stabilité constitutionnelle, de justice transitionnelle et de sécurité humaine en Afrique de l’Ouest. Dans cette sous-région marquée par plusieurs transitions politiques incomplètes, le cas gambien sert souvent de référence : celui d’un petit État qui tente de transformer une sortie de crise en politique publique durable.
Ce que recouvre l’accord de restitution signé à Banjul
Selon les autorités gambiennes et les sources américaines, l’accord signé à Banjul le 18 septembre 2026 engage le transfert des produits nets de la vente d’une résidence de Potomac, dans l’État du Maryland, reliée à Yahya Jammeh et à son épouse Zineb Jammeh. La justice américaine avait déjà obtenu la confiscation du bien en 2022, après avoir établi qu’il avait été acquis avec environ 3,5 millions de dollars de fonds liés à la corruption alléguée. Le Département de la justice a ensuite indiqué que la vente devait bénéficier, en dernier ressort, aux habitants de Gambie touchés par les actes de l’ancien président.
Les documents du ministère gambien de la Justice rappellent que la propriété de Potomac figure parmi les actifs identifiés par la Commission d’enquête sur les finances publiques et les avoirs de l’ancien chef de l’État. Cette commission avait conclu que l’achat avait été financé par des fonds sans origine légitime connue pour Yahya Jammeh. C’est cette base qui a permis, des années plus tard, la restitution du produit de la vente.
La restitution n’efface pas le parcours judiciaire. Elle s’inscrit dans un enchaînement précis : enquête gambienne, action civile américaine, confiscation, vente, puis accord de transfert. Pour les institutions gambiennes, c’est un test de crédibilité. Pour les victimes, c’est une promesse qui doit encore se matérialiser dans les délais, les critères d’éligibilité et les montants effectivement versés.
Réparer, oui. Mais réparer comment, et pour qui ?
Le point sensible n’est pas seulement la récupération de fonds. C’est leur distribution. La loi de 2023 vise un fonds de réparation administré par une commission indépendante. Les autorités ont aussi indiqué que le mécanisme devait rester ouvert aux victimes identifiées tardivement, y compris celles qui n’avaient pas pu participer pleinement aux travaux de la TRRC. Cela répond à une réalité simple : en Gambie, les séquelles du régime Jammeh ne se résument pas à quelques cas emblématiques. Elles touchent des familles, des communautés et des survivants dont les besoins varient, de la santé à l’accompagnement psychologique, en passant par la perte de revenus.
La question du calendrier reste, elle aussi, centrale. En 2026, les autorités gambiennes ont signalé que des versements avaient déjà commencé pour une partie des victimes. Cela montre que le système existe, mais il souligne aussi l’ampleur du chantier : identification des bénéficiaires, vérification des dossiers, prévention des fraudes, et surtout confiance dans l’institution qui gère les paiements. Dans un pays où la mémoire des abus est encore vive, la transparence vaut autant que le montant transféré.
Il y a aussi une lecture économique. La somme récupérée reste faible au regard des besoins sociaux du pays, mais elle peut financer des compensations ciblées, des soins, ou une partie des frais liés à la recherche de disparus. À l’inverse, une gestion opaque fragiliserait tout le processus et alimenterait la défiance. C’est pour cela que la restitution d’avoirs n’est pas une fin en soi ; elle n’a de valeur que si elle renforce l’État de droit.
Un signal pour l’Afrique de l’Ouest et pour les débats continentaux sur les biens mal acquis
Ce dossier dépasse la Gambie. Il montre qu’un État africain peut obtenir, avec l’appui de partenaires étrangers, le retour d’avoirs localisés hors du continent à condition de disposer d’un cadre légal, d’une traçabilité des biens et d’une stratégie judiciaire suivie. Dans une région où les scandales de captation des ressources publiques restent fréquents, l’exemple gambien nourrit le débat sur la restitution des actifs volés et sur leur affectation directe aux populations lésées.
La portée continentale tient aussi à la méthode. Les autorités gambiennes ont articulé justice transitionnelle, réformes institutionnelles et réparation matérielle. C’est précisément ce triptyque qui intéresse d’autres pays africains confrontés à des sorties d’autoritarisme, à des commissions vérité ou à des contentieux sur des biens détournés. À Banjul, l’enjeu n’est donc pas seulement de recevoir de l’argent. Il s’agit de prouver qu’un dossier de prédation peut, avec de la patience et des institutions solides, revenir au service du public.
La suite sera observée de près. Il faudra voir comment la commission gambienne applique la Victims Reparations Act, 2023, comment elle classe les bénéficiaires, et si les fonds rapatriés s’ajoutent à d’autres actifs déjà saisis ou restitués. En Gambie, le dossier Jammeh ne se joue plus seulement dans les tribunaux. Il se joue désormais dans la capacité de l’État à transformer des avoirs confisqués en justice visible pour les Gambien(ne)s.